
Chez Alain Gomis, une communauté d'histoires
Adossée au mur de la cuisine familiale, Fatima ouvre et ferme méticuleusement, à plusieurs reprises, la porte du frigo. Elle glisse son regard dans la mince fente de lumière qui apparaît encore avant que la porte ne se referme, bien décidée à percer le mystère interne de cette étrange machine. « Quand je ferme les yeux, est-ce que les gens sont toujours là ? Est-ce moi qui imagine le monde ? », se demande la gamine espiègle, dans le court métrage Petite lumière, d’Alain Gomis, en 2003. Le cinéaste continue de convoquer l’enfant en lui, celui qui a grandi en région parisienne, dans les années 1970, d’une mère française et d’un père doublement originaire du Sénégal et de la Guinée-Bissau, entré en cinéma en 2001, avec L’Afrance, son premier long métrage. À partir d’un scénario écrit à l’université où il étudie l’histoire de l’art et le cinéma, Alain Gomis y met en scène le parcours d’un étudiant sénégalais se retrouvant en situation illégale en France et qui interroge les conditions de son retour au pays. De ce dialogue intime entre l’Europe et l’Afrique, Alain Gomis a tissé les récits qui incarnent son cinéma, poursuivi en 2007 avec Andalucia, puis en 2011 avec Aujourd’hui.
Alors que le Centre Pompidou présente l’ensemble de son travail sous la forme d’une rétrospective jusqu’au 20 octobre prochain, le cinéaste se souvient de ses débuts où il a senti qu’il devait « se battre pour réussir à faire advenir des regards qui n’avaient pas vraiment de place, faire exister d’autres personnages, d’autres visages, d’autres parcours, d’autres points de vue, en utilisant le langage et les moyens existants » (dans Cinéaste au Centre : Alain Gomis). El Hadj, le personnage de L’Afrance, incarné par Djolof Mbengue, Yacine, le bouillonnant héros d’Andalucia, à qui le comédien Samir Guesmi prête sa grande silhouette souple et toute sa joie, ou encore Satché, cet homme qui vit son dernier jour dans le Dakar des années 2000 dans Aujourd’hui, pour qui le musicien Saul Williams revêt comme un costume la plus infinie des mélancolies : autant de regards d’hommes et de femmes qui peuplent, plein cadre, les trois premiers films d’Alain Gomis. Des fictions nerveuses, à la mise en scène précise, dans lesquelles chacun·e vit un présent en lutte, empêtré·e dans un contexte social qui peine à accorder une juste place, un contexte adouci par la puissance du lien à l’autre mais empreint d’une histoire défigurée par le colonialisme.
Le film est fait par celui qui le regarde. À l’écriture, il s’agit de laisser des espaces que le spectateur s’approprie.
Alain Gomis
« Le film est fait par celui qui le regarde, explique Alain Gomis. À l’écriture, il s’agit de laisser des espaces que le spectateur s’approprie. Il y a ce que l’on dit, mais il y a plus encore ce que l’on ne dit pas, les trous qu’on laisse le spectateur remplir pour qu’il ne soit pas dans un espace où on lui fait la leçon. » Au-delà du scénario, la fabrication du cinéma est pour lui une affaire de troupe, devant et derrière la caméra. Depuis ses débuts, le cinéaste travaille avec une équipe de collaborateurs fidèles, notamment Delphine Daull en tant que première assistante, et Fabrice Rouaud, le monteur de ses films. Au milieu des années 2010, il entame une collaboration avec la cheffe opératrice Céline Bozon ; ensemble, ils tournent à Kinshasa Félicité, le quatrième long métrage d’Alain Gomis, récompensé par l’Ours d’argent à la Berlinale en 2017. Véro Tshanda Beya Mputu incarne le personnage éponyme de cette épopée du quotidien — chanteuse de bar, maman solo, amoureuse réfractaire —, lui offrant sa puissance musicale et l’énergie de son corps en perpétuel mouvement dans le chaos urbain. Félicité se bat pour une vie décente, celle dans laquelle son jeune fils pourrait être soigné à l’hôpital, mais c’est bien Véro, que la caméra ne lâche pas d’un plan, qui chante avec le véritable collectif musical kinois Kasaï Allstars, emportant le spectateur dans un flot d’émotions. Avec Félicité, Gomis invite les débordements du réel dans le cadre de la caméra de Céline Bozon. La cheffe opératrice met en place un système de lumière à 360°, privilégiant l’existant — les rayons du soleil, les lampes d’un salon, les phares des voitures — pour laisser la comédienne et personnage principal du film libre de ses mouvements, qu’elle accompagne au plus près. Sur le plateau, Alain Gomis indique l’intention de la scène, laissant Véro Tshanda Beya Mputu se l’approprier, en résonance avec les comédiens secondaires, professionnels ou non. À l’écran, les ressorts de la fiction se brouillent, dévorés par l’énergie vitale de chacune des situations.
En 2023, Alain Gomis poursuit cette méthode pour son sixième long métrage, Dao, tourné cette fois entre la France et la Guinée-Bissau et présenté dans une version inédite, complétée de scènes non montées, durant la rétrospective. Ici, Gloria marie sa fille, Nour, en banlieue parisienne. Quelque temps auparavant, dans le village de Guinée-Bissau dont la famille est originaire, les deux femmes célébraient la mort du père de l’une, grand-père de l’autre. Dans les deux pays, chacune des cérémonies réunit les frères et sœurs, les cousins, les amis, les ex, chorale de personnalités qu’Alain Gomis filme sans relâche, accueillant chaque interaction entre eux, leur accordant l’entière liberté de l’action. En ouverture du film, présenté à la Berlinale en 2026 et sorti en salle en avril de la même année, le cinéaste partage le matériau de travail filmé au cours du casting. On le voit notamment donner ses indications à Katy Correa, qui prête sa voix grave et toutes les nuances de sa vie de femme à l’inoubliable personnage de Gloria : « Vrai, pas vrai, c’est à toi de le gérer, je vais avoir un échange avec toi, mais on va vers une fiction ».
Alain Gomis a créé le Centre Yennenga, en 2022, d’abord un lieu de post-production pour les cinéastes de l’ouest de l’Afrique, devenu également centre de formation et de diffusion, dans le quartier de Grand Dakar.
Amplement généreux, sans cesse soucieux de transmission, Alain Gomis a créé le Centre Yennenga, en 2022, d’abord un lieu de post-production pour les cinéastes de l’ouest de l’Afrique, devenu également centre de formation et de diffusion, dans le quartier de Grand Dakar. À l’aube de l’ouverture de sa rétrospective — durant laquelle le cinéaste a tenu à ce que dix films issus du Centre Yennenga soient également présentés —, le cinéaste s’amuse de ne plus se souvenir exactement de ses films, mais de la sensation dans son corps au moment de chacun des tournages. Profondément organique, l’ensemble du travail d’Alain Gomis est câblé sur le spectre de ces émotions intérieures, comme le montre avec justesse le si bel inventaire que Satché égraine alors qu’il s’apprête à mourir, dans Aujourd’hui. Dans la cour de sa propre maison, il convoque le velouté de la paume des mains et des pieds de son enfant, le crépitement des braises pour le repas du soir, les plis de la nuque de la femme qu’il aime. Cette sensorialité est décuplée par le lien d’Alain Gomis à la musique et particulièrement au jazz, dont les rythmes imprègnent les montages de chacun de ses films. En 2022, il réalise Rewind and Play, à partir d’archives d’une émission de télévision française datant de 1969 mettant en scène Thelonious Monk. Remontées par le cinéaste, les images révèlent autant qu’elles interrogent la prédation à l’œuvre dans la mise en scène de la parole de l’immense musicien américain.
En 2026, il réalise, dans la collection Où en êtes-vous ? du Centre Pompidou, Conversations avec Elom, nourri du dialogue que le cinéaste a entamé en 2023 avec un étudiant ghanéen-américain, engagé dans la défense du peuple palestinien, brimé par l’administration américaine pour ses prises de position. Sur des images à la beauté foudroyante, tournées par l’activiste et par le cinéaste depuis plusieurs années, à New York, à Dakar, dans plusieurs villes d’Europe, ils s’interrogent en écho sur les possibilités de la collaboration avec les institutions alors que les compromissions se généralisent, cherchant ensemble les contours d’un territoire commun. Le cinéma ? ◼
Le Centre Yennenga, une fenêtre sur le cinéma
Imaginé par Alain Gomis dès 2018, installé depuis 2022 dans des bâtiments municipaux réhabilités dans le quartier de Grand Dakar, le Centre Yennenga est un lieu de post-production, de formation et de diffusion du cinéma unique dans l’ouest de l’Afrique. Le besoin est né des réalisateurs eux-mêmes, dont bon nombre sollicitaient régulièrement Alain Gomis pour un partage de savoir. « Très vite, la possibilité de la post-production s’est posée, car faire des films sur le continent africain revient encore majoritairement à réaliser cette étape en Europe ou au Canada. Chacun doit se demander alors : où ai-je envie de faire résonner ma parole, comment est-elle transformée dans ce rapport ? explique le cinéaste. Ça oblige tous ces très jeunes gens à conscientiser qu’ils sont autorisés à s’exprimer mais aussi à ne pas transformer leurs paroles à l’aune du désir de l’autre. » Depuis la création du Centre Yennenga, plus de cent films y ont été réalisés. Chacun·e des étudiant·es travaille sur ses propres films et se met au service de ceux des autres.








