
Avec le plasticien Nicolas Floc'h, l'art coule de source
Artiste plasticien et photographe, Nicolas Floc’h (né en 1970, à Rennes) transforme son exploration des fonds marins en une pratique artistique à part entière. Son approche se distingue par une collaboration étroite avec le monde scientifique, fusionnant esthétique et rigueur académique pour révéler l’invisible et interroger notre rapport à l’océan. L’artiste travaille seul depuis son bateau ou embarque régulièrement à bord de navires océanographiques pour des missions au cours desquelles il devient un observateur privilégié des écosystèmes.
Sa méthode de travail repose à la fois sur la recherche, un travail d’enquête et un dialogue constant avec des scientifiques comme Hubert Loisel, professeur des universités et spécialiste de l’optique marine. Dans les profondeurs, il s’intéresse aux structures de l’habitat marin qu’il photographie souvent en noir et blanc afin de souligner les volumes des reliefs terrestres sans le biais de la couleur. En rendant visible la complexité des récifs artificiels et des eaux océaniques, il nous invite à reconsidérer l’océan, non comme un décor, mais comme un organisme vivant et menacé, dont la science et l’art doivent conjointement assurer la mémoire.
En rendant visible la complexité des récifs artificiels et des eaux océaniques, Nicolas Floc'h nous invite à reconsidérer l’océan, non comme un décor, mais comme un organisme vivant et menacé, dont la science et l’art doivent conjointement assurer la mémoire.
Mystérieuse, la mer est une inspiration infinie pour les artistes. Insaisissable, elle invite à la rêverie. Calme ou violente, elle nous porte autant qu’elle nous résiste ou submerge. À l’instar de ce titre « La mer est ton miroir » extrait du poème L’Homme et la Mer de Charles Baudelaire, regarder la mer en miroir c’est méditer sur notre existence et prendre conscience de la puissance de la nature. Qu’ils s’inspirent des créatures fantastiques de la mer, fassent apparaître des sirènes, imaginent la vie subaquatique ou dénoncent son non-respect, les artistes nous invitent à plonger dans des univers magiques et poétiques, tout en nous parlant d’eux-mêmes.
Pour l’exposition « La mer est ton miroir », coproduite par le Centre Pompidou et la ville d’Auxerre, l’artiste Nicolas Floc’h a conçu trois vitraux. Créés à partir des nuances de couleur de l’eau de l’Yonne, de la Seine et de son aval, ils ont vocation à s’intégrer durablement dans la salle capitulaire romane de l'Abbaye Saint-Germain, une bâtisse historique du Ve siècle. Rencontre.
Pamela Sticht — Avec les vitraux de votre installation lumineuse mêlant les nuances jaunes, oranges et rouges, c’est avec les yeux grands ouverts que nous pouvons plonger dans les profondeurs ?
Nicolas Floc'h — Oui, l’analogie à la forme sphérique de l’œil et de la paupière peut également renvoyer à cette fine couche aquatique recouvrant la surface terrestre. La lumière prend la couleur de la chair et du sang, les teintes de ce qu’elle traverse. Il en va de même pour l’eau. En amont, les tannins des forêts et des tourbières du Morvan donnent des teintes jaunes (en surface) et orangées (en profondeur) aux eaux de l’Yonne. Plus en aval, ces mêmes flux se chargent des terres et des roches qu’ils transportent vers l’océan. Les couleurs s’intensifient avec l’augmentation de la charge sédimentaire.
L’idée pour ces vitraux est venue dès votre première visite du lieu. Sa spiritualité résonne avec votre travail. En quoi est-ce que la mer est votre miroir ?
NF — Pour conserver cette position depuis l’intérieur, il faut imaginer que, dans l’océan, la surface, tel un miroir, reflète ce qui se trouve dessous. Mais le miroir se trouve dans le ciel : il est une sorte de plafond que l’on perce en remontant. De manière plus symbolique et concrète à la fois, l’océan et l’eau qui le compose nous replacent dans notre environnement. Il n’est pas juste face à nous comme un élément extérieur, mais nous sommes en lui et il est en nous. Nous sommes une composante de cette dynamique organique et minérale, biogéochimique, où nous ne sommes pas très différents de nos ancêtres planctoniques.
L’océan et l’eau qui le compose nous replacent dans notre environnement. Il n’est pas juste face à nous comme un élément extérieur, mais nous sommes en lui et il est en nous.
Nicolas Floc'h
Pouvez-vous nous révéler les lieux de plongée que vous avez choisis pour faire les prises de vue de cette installation ?
NF — L’Yonne passe au pied de l’abbaye ; tout naturellement, le premier point se situe dans l’Yonne, au centre d’Auxerre. Le deuxième point est situé juste en aval de Paris et le troisième en aval de Rouen.
Que nous disent les couleurs sur la qualité de l’eau, les écosystèmes ?
NF — Les séquences d’images organisées géographiquement en grilles (des installations « Les Couleurs de l’eau ») permettent de lire des séquences aquatiques, l’évolution des masses d’eau sur un territoire. Des vues isolées ne sont que des indicateurs liés à la géographie et à ses modifications éventuelles. Une couleur rouge, jaune ou verte est tout à fait naturelle, mais peut aussi être révélatrice d’une transformation. Il faut toujours considérer que l’eau traverse un territoire et que ce qu’elle contient est le miroir de ce parcours. C’est donc la correspondance entre le parcours et la couleur qui constitue un indicateur.
Les flux de l’Yonne nous emmènent jusqu’au vert de la Manche et, plus loin, au bleu de l’Atlantique. Ce bleu, comme le bleu du ciel, résonne dans les murs de l’abbaye.
Nicolas Floc'h
Comment ces photographies prises dans l’eau ont-elles ensuite été transférées sur du verre ?
NF — Il s’agit d’une technique de vitrail photographique. L’image est imprimée sur le verre avec des émaux. Le vitrail est ensuite cuit à 700 °C pour faire fusionner l’émail avec le verre. L’image devient alors inaltérable. Mon travail repose sur un lien direct et une expérience des environnements aquatiques et de leurs interactions. Cela m’amène à suivre certains cycles. Les flux de l’Yonne nous emmènent jusqu’au vert de la Manche et, plus loin, au bleu de l’Atlantique. Ce bleu, comme le bleu du ciel, résonne dans les murs de l’abbaye. Mais ces pierres sont elles-mêmes composées par ces mêmes flux. La pierre calcaire est formée par la sédimentation d’organismes marins, de plancton et de leurs squelettes en silice ou en calcaire. Les séquences de couleur des fleuves et de l’océan sont des fresques racontant l’histoire de la Terre, du vivant et du non-vivant, indissociables et entremêlés. ◼
Otros artículos para leer
Programa de eventos
Photo © Pierre Malherbet, pour les photographies de l’œuvre, et © Isabel Segovia, pour le portrait de l'artiste







