
Claude et François-Xavier Lalanne, d'amour et de sculpture
1968, Saint-Germain-des-Prés à Paris. Serge Gainsbourg tombe en arrêt devant une étrange sculpture de bronze exposée en vitrine d’une galerie, à quelques rues de chez lui. Elle représente un personnage assis, en tenue d’Adam, dont la tête est remplacée par… un chou. Comme aimanté par l’œuvre, l’artiste l’achète sur-le-champ. « Moitié-légume, moitié-mec », cette extraordinaire sculpture ne tarde pas à lui souffler la tragique histoire déclinée en douze morceaux du disque L’Homme à la tête de chou. Sorti en 1976, l’album-concept, dont la pochette est une photo de la sculpture installée dans le jardin même de l’hôtel particulier de Gainsbourg, situé rue de Verneuil, est resté dans la légende.
À Claude les formes organiques et les empreintes du vivant ; à François-Xavier le bestiaire monumental et joueur.
En plus d’être un projet musical ambitieux, L’Homme à la tête de chou est une œuvre signée de l’artiste Claude Lalanne (1925-2019), reflétant parfaitement l’univers poético-surréaliste du duo que l’artiste forme, à la scène comme à la ville, avec François-Xavier Lalanne (1927-2008). Ceux que l’on appelle encore « Les Lalanne », comme s’ils ne formaient plus qu’une seule entité, ont pourtant chacun développé, sur une cinquantaine d’années de carrière, une œuvre individuelle et distincte — quoique complémentaire — de celle de son partenaire. À Claude les formes organiques et les empreintes du vivant ; à François-Xavier le bestiaire monumental et joueur. C’est loin de la foule parisienne, dans le cadre idyllique de leur atelier à Ury (où Claude Lalanne est née), à l’orée de la forêt de Fontainebleau, que ce couple fusionnel a travaillé en contact direct avec la nature et les éléments qui les ont tant inspirés.
Un coup de foudre artistique
C’est en 1952, à la galerie Cimaise, à l’occasion de la première exposition de peinture de François-Xavier Lalanne, alors âgé de 25 ans, que les deux artistes se rencontrent. Très vite, celle qui s’appelle encore Claude Dupeux (jusqu’à son mariage en 1968), est invitée à partager l’atelier de son compagnon, qui abandonne les pinceaux pour se consacrer entièrement à la sculpture.
C’est dans le splendide atelier de l’impasse Ronsin, dans le quartier Montparnasse à Paris, que le couple se met presque naturellement à travailler de concert à partir de 1956. En 1964, Claude et François-Xavier présentent leur première exposition en duo à la galerie J. Spécialisée dans le surréalisme et le nouveau réalisme, c’est la galerie de Jeannine Goldsmith, première épouse du critique et historien d’art Pierre Restany. Intitulée « Zoophites », cette exposition lance les Lalanne grâce notamment à une rencontre décisive, celle du célèbre galeriste Alexandre Iolas, qui éprouve un véritable coup de foudre artistique pour leur œuvre.
C’est dans le splendide atelier de l’impasse Ronsin, dans le quartier Montparnasse à Paris, que le couple se met presque naturellement à travailler de concert à partir de 1956.
Leur collaboration démarre deux ans plus tard avec une exposition qui marque aussi le début de leur ascension internationale, et dure jusqu’à la disparition du galeriste en 1987. En attendant, deux œuvres-signatures font déjà partie de l’ambitieuse exposition « Zoophites » réalisée à quatre mains : Choupatte de Claude — un chou posé sur les pattes d’un poulet — et Rhinocrétaire en cuivre de François-Xavier, un bureau logé dans le corps d’un rhinocéros.
Chacun d’eux puise son inspiration dans la nature, mais aussi dans l’enfance, où l’humour facétieux, les jeux de mots et d’esprit apparaissent en toile de fond. La flore est au centre de la plupart des œuvres, sculptures, bijoux ou mobilier de Claude Lalanne : le lierre, les immenses feuilles de ginkgo biloba, les tiges de bambou, les ronces, les pommes ou les choux se transforment sous les yeux du public. Composée d’empreintes de vraies feuilles, la série de couverts de table signée Claude Lalanne, créée spécialement pour Alexandre Iolas et présentée en 1966 lors de la première exposition des Lalanne dans sa galerie du boulevard Saint-Germain, ne déroge pas à cette règle. Il en est de même pour la série de bijoux que Claude réalise dès les années 1960 pour ses proches — avant de collaborer avec Yves Saint Laurent à partir de 1969.
J’emprunte au végétal pour m’inspirer dans mes créations. J’assemble le végétal et le minéral. J’ai un procédé très spécial, je fais de la galvanoplastie : les feuilles que je prends, je les mets dans un bain et le métal se dépose dessus, j’ai donc l’empreinte d’une vraie feuille.
Claude Lalanne
Vibrantes de vie, ses sculptures comme ces accessoires et bijoux sont traversés par les influences de la Renaissance (le céramiste et verrier Bernard Palissy), de l’art nouveau (l’architecte, décorateur et paysagiste Emilio Terry), et du surréalisme, le tout dans un foisonnement baroque qui laisse deviner sa formation aux Arts décoratifs.
C’est là que le sculpteur américain James Metcalf l’initie aux pratiques de l’empreinte et de la galvanoplastie par dépôt métallique. Procédé qu’elle détaille dans une interview : « J’emprunte au végétal pour m’inspirer dans mes créations. J’assemble le végétal et le minéral. J’ai un procédé très spécial, je fais de la galvanoplastie : les feuilles que je prends, je les mets dans un bain et le métal se dépose dessus, j’ai donc l’empreinte d’une vraie feuille. » (France Culture, 1993).
Quant à François-Xavier Lalanne, dans un style un peu plus épuré que sa compagne, il célèbre, lui, la faune dans son œuvre. Ses sculptures en métal repoussé renouent autant avec la tradition de l’art animalier du 19e siècle qu’avec le « meuble à transformation » cher au 18e siècle. C’est ainsi qu’un troupeau de moutons cache en réalité une série de sièges de laine, de bronze et de béton ; qu’un hippopotame renferme en son ventre une baignoire et, dans sa gueule, un évier ; que deux autruches tiennent en leur bec une étagère sur laquelle prend place un seau à glace en forme d’œuf ; et qu’une grosse mouche cache en fait, sous ses ailes, des toilettes.
François-Xavier Lalanne célèbre la faune dans son œuvre. Ses sculptures en métal repoussé renouent autant avec la tradition de l’art animalier du 19e siècle qu’avec le « meuble à transformation » cher au 18e siècle.
Cet intérêt marqué pour le monde animal le rapproche du sculpteur François Pompon (1855-1933), dont sa première épouse était par ailleurs l’arrière-petite-nièce. C’est aussi l’empreinte de son passage au Louvre, en 1948-1949, en tant que gardien au département des antiquités orientales, le temps de financer ses études de peinture et de sculpture à l’académie Julian. C’est là qu’il aiguise son regard et se laisse captiver par des chefs-d’œuvre hors d’âge, tel le petit hippopotame égyptien de faïence bleue, datant de plus de 2 000 ans avant notre ère. Il lui inspirera son hippopotame-baignoire.
Au cœur de l'effervescence artistique parisienne
Dans l’effervescence artistique parisienne d’alors, l’impasse Ronsin est un véritable vivier artistique où l’on croise, entre autres, Jean Tinguely, Niki de Saint Phalle, Eva Aeppli ou Daniel Spoerri, mais aussi Man Ray et Max Ernst… Sans oublier le voisin direct des Lalanne, le célèbre sculpteur roumain Constantin Brancusi, auquel François-Xavier Lalanne rend régulièrement visite. L’admiration du jeune artiste pour son aîné est palpable. Entre deux vodkas, dans les volutes de Sobranie, les cigarettes multicolores, le doyen des lieux présente le couple au cercle surréaliste.
Conservatrice au Centre Pompidou et commissaire de l’exposition « Brancusi », Ariane Coulondre précise : « François-Xavier Lalanne s’installe impasse Ronsin en 1949, Brancusi meurt en 1957, ce sont donc les dernières années du sculpteur. Dans ses témoignages, François-Xavier Lalanne ne parle pas spécifiquement de l’influence de Brancusi, mais plutôt de l’admiration qu’il porte à son œuvre, et de son atelier, un lieu hors norme qui attire énormément d’artistes. Dans ces années-là, Brancusi est très âgé et ne travaille donc quasiment plus. En revanche, il reçoit beaucoup. »
Brancusi a exercé une certaine influence sur François-Xavier Lalanne, mais pas forcément d’un point de vue esthétique. C’est une recherche de formes très synthétiques, très épurées, mais que l’on voit aussi dans la sculpture animalière de François Pompon, par exemple.
Ariane Coulondre, conservatrice
Constantin Brancusi aurait-il influencé directement François-Xavier Lalanne ? Ariane Coulondre pondère : « Il y a une certaine influence, mais pas forcément d’un point de vue esthétique. C’est une recherche de formes très synthétiques, très épurées, mais que l’on voit aussi dans la sculpture animalière de François Pompon, par exemple. En même temps, Brancusi cherche autre chose : il cherche l’idée. Il est sur le symbole. Comment symboliser un oiseau, par exemple. Là où les Lalanne sont beaucoup plus figuratifs, engagés dans des formes beaucoup plus reconnaissables et incarnées, Brancusi est vraiment dans quelque chose de plus abstrait. »
Impasse Ronsin, les journées sont studieuses et les soirées animées d’échanges féconds. Juste après leur première exposition chez Alexandre Iolas, boulevard Saint-Germain, Claude et François-Xavier deviennent officiellement « les Lalanne ». Ils s’envolent pour une exposition au prestigieux Art Institute of Chicago, qui annonce d’autres grandes destinations : Genève, Düsseldorf, Zurich, Londres (à la Whitechapel Gallery), Édimbourg (à la Royal Scottish Academy), et Rotterdam (au Museum Boijmans Van Beuningen)…
Le rôle-clé d’Yves Saint Laurent
Les années 1960 marquent un réel tournant dans la carrière des artistes, le lien au monde de la mode s’intensifiant par le biais du couple Saint Laurent-Bergé. C’est en 1957 que les Lalanne font la connaissance d’Yves Saint Laurent, alors que celui-ci est encore le jeune assistant de Christian Dior et qu’ils sont chargés de l’aménagement des vitrines de la boutique de l’avenue Montaigne. À la suite de sa visite de l’exposition « Zoophites », en 1964, et après avoir apprécié « Rhinocrétaire », Yves Saint Laurent et Pierre Bergé passent commande à François-Xavier. Pour leur appartement parisien de la place Vauban, ils acquièrent un bar de salon aux lignes épurées, dont les plateaux sont traversés par un shaker en forme de corne d’abondance, un seau à glace sphérique et un casier à bouteilles de forme ovoïde. Et pour le « salon de musique » de leur célèbre appartement situé rue de Babylone, dans le 7e arrondissement de Paris, ils commandent à Claude une série de quinze miroirs en bronze patiné et doré et en cuivre, où s’entrelacent de multiples feuilles traitées dans des bains galvaniques.
L’amitié entre Saint Laurent et Claude Lalanne est telle qu’en 1969 l’artiste collabore à la collection automne-hiver du couturier, réalisant des moulages du cou, des seins et du ventre de Veruschka, mannequin fétiche de la maison.
Cette œuvre étonnante de poésie et de précision, démarrée en 1974 et qui a nécessité plus de dix ans de travail, était l’une des pièces majeures de la fameuse « vente du siècle », qui, en 2009, a vu se disperser la collection Bergé-Saint Laurent. Acquis par un couple de collectionneurs américains pour environ 2 millions de dollars à l’époque, le lot a battu des records de vente chez Sotheby’s en avril 2026, atteignant 33,5 millions de dollars.
L’amitié entre Saint Laurent et Claude Lalanne est telle qu’en 1969 l’artiste collabore à la collection automne-hiver du couturier, réalisant des moulages du cou, des seins et du ventre de Veruschka, mannequin fétiche de la maison. Entre sculptures, talismans et bijoux, ces délicates peaux métalliques viennent structurer des robes de mousseline légère. Claude Lalanne poursuit sa collaboration avec Saint Laurent jusqu’au mitan des années 1980, imaginant des collections de joaillerie, dont des colliers-ronces et des bracelets-lèvres.
Des artistes adorés du Tout-Paris
Chez le galeriste Alexandre Iolas, en 1966, François-Xavier Lalanne imagine l’une des œuvres les plus emblématiques de son bestiaire : Troupeau de moutons, une installation constituée de 24 moutons sur roulettes, dont 14 sans tête. Naviguant, une fois de plus, entre art et mobilier, l’artiste sème le trouble dans les esprits, et ces sièges recouverts de véritables peaux de laine de mouton attirent toutes les attentions. « Il est plus facile d’avoir une sculpture dans son salon qu’un vrai mouton, et c’est encore mieux si l’on peut s’asseoir dessus », aimait à dire, avec beaucoup d’humour, l’artiste lui-même. En 1969, Günther Sachs, l’ex-mari allemand de Brigitte Bardot, héritier de la firme Opel, tout comme Gianni Agnelli, l’héritier de Fiat, font l’acquisition d’une réplique de cette installation. Le Tout-Paris commence à s’arracher leurs œuvres.
Les Lalanne participent aussi au « Bal surréaliste », événement mondain donné par Marie-Hélène et Guy de Rothschild au château de Ferrières, en Seine-et-Marne, en décembre 1972. Claude Lalanne soigne les parures de certaines de ses amies, telles que Charlotte Aillaud, la sœur de Juliette Gréco, mais aussi l’épouse de l’architecte Émile Aillaud (père de l'artiste Gilles Aillaud). Côté scène, ils collaborent aux décors d’opéras de Maurice Béjart dès 1964. Claude réalise les bijoux de Mata Hari en 1983 pour l’opéra Civil Wars, de Bob Wilson, à Rotterdam.
Les Lalanne dans la collection du Centre Pompidou
Au fil du temps, le couple compte des collectionneurs de plus en plus prestigieux, comme Charles et Marie-Laure de Noailles, le couple Rothschild, les décorateurs Jacques Grange ou Peter Marino, les designers Karl Lagerfeld ou Tom Ford… Georges Pompidou lui-même soutient les Lalanne : en 1972, un bar en forme de sauterelle géante en porcelaine de Sèvres et en laiton est offert à la reine Élizabeth II. L’œuvre est toujours dans la collection royale.
En 1972, Georges Pompidou offre un bar en forme de sauterelle géante (en porcelaine de Sèvres et en laiton) à la reine Élizabeth II. L’œuvre est toujours dans la collection royale.
En 1975, une importante exposition personnelle consacrée au duo Lalanne est présentée à l’hôtel Salomon de Rothschild, rue Berryer, dans les locaux du Centre national d’art contemporain. L’exposition célèbre notamment la récente acquisition, par l’institution, de deux œuvres du couple, dont la principale est une maquette en laiton de François-Xavier Lalanne, L’Oiseau bleu. Celui-ci orne également l’affiche, tenant en son bec une graine et s’avançant tel un symbole de paix universelle.
Par ailleurs, une figure clé de l’avant-garde européenne, très proche du couple Jean Tinguely-Niki de Saint Phalle, va jouer un rôle dans le destin des Lalanne : Pontus Hulten. Alors qu’il est encore directeur du Moderna Museet de Stockholm, il fait de fréquentes visites dans les ateliers de l’impasse Ronsin. Puis, en 1973, il est officiellement nommé directeur du Musée national d’art moderne du futur Centre Pompidou — un poste qu’il occupera jusqu’en 1981. C’est dans ce contexte qu’il fait entrer deux œuvres des Lalanne dans les collections du Centre Pompidou naissant, à la fin des années 1970 : Troupeau de moutons de François-Xavier Lalanne et Caroline enceinte (1969) de Claude Lalanne.
Ariane Coulondre précise : « Troupeau de moutons est une œuvre majeure qui a été présentée au Salon de la jeune sculpture peu après sa création. Elle se déploie dans l’espace sans être dans cette dimension décorative ou purement fonctionnelle. Grâce au nombre, on est davantage dans le champ de l’installation, de la sculpture que de l’objet décoratif. Quant à la sculpture de Claude Lalanne, Caroline, elle moule le corps de sa fille Caroline, qui est enceinte, et évidemment il y a un jeu visuel qui rappelle que les bébés naissent dans les choux. »
Dans les années 1980, la ville de Paris confie un ambitieux projet à Claude Lalanne : un jardin d’aventures et de jeux pour enfants qui prendra place au plus près du Centre Pompidou, sur 3 000 m2, dans le jardin des Halles. Inauguré en 1986, cet univers magique et coloré, fait de passerelles, de labyrinthes, de toboggans en forme de serpent, d’escalade sur un volcan et de plongeons dans la piscine de boules, « était interdit aux adultes, car tout est à échelle enfantine », raconte l’artiste. Malheureusement, ce paradis pour enfants, très populaire, sera détruit en 2011 lors du réaménagement des Halles.
Dans les années 1980, la ville de Paris confie un ambitieux projet à Claude Lalanne : un jardin d’aventures et de jeux pour enfants qui prendra place au plus près du Centre Pompidou, sur 3 000 m2, dans le jardin des Halles.
Cette destruction est d’autant plus regrettable que le monde de l’art ne cesse de requalifier cette œuvre qui, depuis les années 1990, fait l’objet de rétrospectives prestigieuses : au château de Chenonceau en 1991, au parc de Bagatelle en 1998, et enfin au musée des Arts décoratifs en 2010.
Claude Lalanne disparaît en 2019, onze ans après François-Xavier. Alors que la cote du couple ne cesse de friser des records mondiaux en salle des ventes, les Lalanne laissent derrière eux une œuvre généreuse qui n’en finit pas de réconcilier l’art et le décoratif. ◼
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