
Focus sur… « 100 Years Ago (Carrera) » de Peter Doig
Peinte en 2001, cette œuvre iconique de très grand format (229 × 359 cm tout de même), conservée au Centre Pompidou, agit comme un paysage mental : elle attire, retient, puis déplace le regard. Un homme seul, assis dans un canoë, glisse sur l’eau en direction d’une île. Le ciel, l’eau et la masse sombre du paysage paraissent presque immobiles. Et pourtant… rien n’est réellement stable. Très vite, la scène se brouille, comme si elle apparaissait moins au monde visible qu’à celui de la mémoire.
Le motif de ce tableau emblématique de l’œuvre de Peter Doig constitue aussi son thème : la dérive dans un espace infini, à la fois pictural et temporel. L’artiste britannique nous invite à une exploration nostalgique des eaux troubles de notre mémoire, et nous ramène aux débuts de la modernité à travers ses souvenirs personnels.
Angela Lampe, historienne de l'art, conservatrice au Centre Pompidou
Une scène qui échappe
Ce qui frappe d’emblée, c’est le silence du tableau. Rien d’anecdotique, rien de spectaculaire, aucun récit clairement donné. On y voit simplement une progression lente, presque suspendue. Le canoë avance, mais on ne sait ni d’où il vient ni où il va. L’île semble proche et lointaine à la fois. Le temps lui-même paraît plus épais. Cette impression de dérive est au cœur de l’œuvre : l’espace s’ouvre, mais ne se laisse pas mesurer. S'installe une sensation de glissement entre plusieurs époques, plusieurs souvenirs, plusieurs images.
Peindre à partir d’images
Peter Doig est né en 1959 à Édimbourg, en Écosse ; il a grandi entre les Caraïbes, à la Trinité, au Canada et à Londres, où il a étudié à la Chelsea School of Art. Depuis 2002 (un an après la réalisation de ce tableau), il vit et travaille à la Trinité. L'île, qui marque profondément toute son œuvre, au-delà d'un simple décor, est un territoire mental. Dans 100 Years Ago (Carrera), c'est là que tout commence ; plus précisément avec l'îlot pénitentiaire de Carrera, au large, qu'il a recopié d'une photographie. S'y ajoutent les références à une pochette de disque du groupe américain de rock sudiste The Allman Brothers Band ; le bassiste, Berry Oakley, barbu, hirsute, façon Robinson Crusoé, est isolé dans ce grand canoë (un motif cher au peintre). Quant aux camaïeux de verts et de bleus, on les retrouve dans Les Baigneuses à la tortue (1907-1908), d'Henri Matisse (1869-1954). L'atmosphère générale de ce paysage onirique emprunte à la série de cinq tableaux, L'Île des Morts (réalisée entre 1880 et 1886), du peintre suisse Arnold Böcklin (1827-1901), l'un des représentants du symbolisme allemand, ou encore à certaines œuvres du peintre expressionniste norvégien Edward Munch (1863-1944). Peter Doig, maître du paysage, jamais ne peint d'après nature.
Peter Doig, maître du paysage, jamais ne peint d'après nature.
L'œuvre ne reproduit donc pas une image, mais les superpose. Souvenirs personnels, culture visuelle populaire, mémoire plus ancienne venue de l’histoire de l’art… L'immense toile donne à voir un espace recomposé, nourri d'expériences géographiques et biographiques multiples, aussi précises qu'insaisissables, teintées d'une étrange mélancolie. Doig ne choisit pas. Il laisse toutes ces strates coexister, comme si la peinture était le lieu où tout peut se superposer, sans jamais se figer. ◼
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Peter Doig, 100 Years Ago (Carrera), 2001
Huile sur toile, 229 × 359 cm
© Peter Doig. All Rights Reserved, DACS / Adagp, Paris
Photo © Centre Pompidou
Henri Matisse, Les Baigneuses à la tortue, 1907-1908
Huile sur toile, 179 × 220,3 cm
Saint Louis Art Museum, Missouri
Arnold Böcklin, L'Île des morts, 1886
Huile sur bois, 80 × 150 cm
Museum der bildenden Künste, Leipzig
Photographie de l'album Duane Allman, an anthology, novembre 1972
Edvard Munch, Soir. Mélancolie I, 1896
Gravure sur bois, (41,1 × 55,7 cm)
Musée Munch, Oslo






