
Focus sur... « Avec l'arc noir » de Vassily Kandinsky
Juste avant l’ouverture de son exposition à la galerie der Sturm à Berlin en septembre 1912, Wassily Kandinsky (1866–1944) demande de remplacer une petite peinture par une autre, de format presque carré beaucoup plus grande, intitulée Mit dem schwarzen Bogen (« Avec l’arc noir »). Dans cette grande composition qu’il vient juste de terminer, trois blocs de couleurs, rouge, bleu et violet-bordeaux, semblent entrer en collision. Un épais arc noir les enjambe. Du mouvement se dégage, vivifié par de nombreux traits noirs qui viennent traverser, relier ou entailler les couleurs. Avec l’arc noir est le fruit d’une intense période de recherche au cours de laquelle Kandinsky poursuit toujours le même but : rendre visible l’expression de son sentiment intérieur et trouver la forme artistique propre à susciter une puissance d’émotion proche de l’extase.
Avec l’arc noir est le fruit d’une intense période de recherche au cours de laquelle Kandinsky poursuit toujours le même but : rendre visible l’expression de son sentiment intérieur et trouver la forme artistique propre à susciter une puissance d’émotion proche de l’extase.
L’extase, il l’a rencontrée lui-même plusieurs fois, en observant un coucher de soleil sur Moscou. « Ce Moscou tout à la fois intérieur et extérieur, je le considère comme la source de mes inspirations d’artiste. C’est mon diapason de peintre. » Il utilise ce terme musical car il comprend que, pour atteindre les émotions les plus secrètes et l’âme, la musique peut le guider. Il lui faut trouver la voie entre l’ouïe et la vue, le sonore et le visuel.
Il fait un détour par la poésie. Depuis 1907, Kandinsky compose des poèmes dans lesquels il choisit les mots pour leur matière vibratoire. Il conseille d’écouter la simple résonance des phrases afin de sentir le monde résonner en soi. Par la poésie, il met en place le processus d’abstraction, lié à un processus intérieur. Il accompagne ses poèmes de gravures où des éléments évoquant des chevaux, des éclairs, des arbres, etc., deviennent des lignes de force. Avec l’arc noir appartient à un de ces principes dynamiques. Il provient de la douga, une pièce centrale du harnachement des chevaux pour toute troïka. Cette forme millénaire et exclusive au monde russe sert à maintenir l’écartement de l’équipage de manière à ce que les chevaux n’entrent pas en collision. Kandinsky peint cet arc précisément dans la zone médiane du tableau, à l’endroit de l’affrontement des trois blocs de couleurs.
Kandinsky comprend vite qu’il lui faut établir des correspondances entre peinture et musique. Il multiplie les contacts avec des musiciens. Le 2 janvier 1911, il assiste à un concert d’Arnold Schönberg dont il découvre la musique libérée de la tonalité. Il entre en contact avec le compositeur : « Comme je vous envie ! Votre Traité d’Harmonie est déjà sous presse. Les musiciens ont vraiment de la chance (toutes proportions gardées) de pratiquer un art parvenu si loin. […] Combien de temps la peinture devra-t-elle encore attendre ce moment ? » Kandinsky est en fait déjà en train d’écrire Du spirituel dans l’art, son essai sur la peinture, qui paraîtra en décembre 1911. Dans le Traité d’Harmonie de Schönberg, la notion de « mélodie des timbres » fait écho à sa propre analyse des actions physiques et psychologiques de la couleur sur le spectateur.
Depuis 1907, Kandinsky compose des poèmes dans lesquels il choisit les mots pour leur matière vibratoire. Il conseille d’écouter la simple résonance des phrases afin de sentir le monde résonner en soi. Par la poésie, il met en place le processus d’abstraction, lié à un processus intérieur.
Le peintre écrit : « Lorsqu’il est moyen, comme le cinabre, le rouge […] est comme une passion qui brûle avec régularité, une force sûre d’elle-même qu’il n’est pas aisé de recouvrir, mais qui se laisse éteindre par le bleu comme le fer rouge par l’eau. » Le bleu est en effet selon lui d’une toute autre nature : il développe un « mouvement concentrique (comme un escargot qui se recroqueville dans sa coquille) et s’éloigne de l’homme ». Par le voisinage de ces deux couleurs – que l’on retrouve dans Avec l’arc noir –, le peintre vise à créer un « contraste spirituel entre elles » et l’harmonie la plus puissante. La troisième couleur du tableau est un subtil mélange des deux. Selon lui, le violet fait baisser l’élément actif du rouge et rappelle des sons graves de violoncelle. Violet, bleu et rouge agissent et réagissent librement comme des corps vivants qui s’attirent et se repoussent.
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La peinture comme expression vivante d’un contenu renvoie à un troisième domaine de création de Kandinsky qui est le théâtre. Dans ses pièces, qu’il écrit dès 1908, il cherche à mettre en relation couleur, ligne, son et geste à travers des figures porteuses de couleurs et habitées de voix humaines. Il imagine ces silhouettes bougeant dans une lumière changeante et au rythme des sons. Même si ses pièces n’ont jamais pu être jouées sur scène, à l’exception de Sonorité jaune, elles ont fortement aidé l’artiste dans ses recherches picturales vers une expression artistique qui atteint tous les sens. Créant une atmosphère vibratoire et colorée, il utilise la lumière pour unifier la scène et le public. Ce dernier doit se sentir pris dans un Tout qui l’englobe et le dépasse en même temps. « Pendant des années, j’ai cherché la possibilité d’amener le spectateur à se promener dans le tableau, de le forcer à se fondre dans le tableau en s’oubliant lui-même. »
Ce sentiment d’appartenance et de dissolution dans l’œuvre peut émerger si celle-ci atteint une dimension tragique. Dans Avec l’arc noir, Kandinsky parvient à saisir le spectateur, à l’entraîner dans un mouvement et une tension dramatique grâce à une construction reposant sur le triangle.
Ce sentiment d’appartenance et de dissolution dans l’œuvre peut émerger si celle-ci atteint une dimension tragique. Dans Avec l’arc noir, Kandinsky parvient à saisir le spectateur, à l’entraîner dans un mouvement et une tension dramatique grâce à une construction reposant sur le triangle. Qualifiée de « mystique », le triangle est pour l’artiste la forme la plus spirituelle pour ordonner les éléments d’une composition. En lui se subordonne ce concert de couleurs, cette dissolution de la matière, ce mouvement perpétuel, cette expressivité quasi gestuelle des formes, ce rythme de sonorités et de silences.
Kandinsky parvient à fondre tous les genres en un seul lieu : un carré d’à peine 4 m², le point culminant de plus de quatre ans de recherche au cours desquels l’artiste entend rénover l’art, libérer chaque médium du poids de la tradition tout en lui rendant sa raison d’être originelle. ◼
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Vassily Kandinsky, Mit dem schwarzen Bogen (Avec l'arc noir), 1912
Huile sur toile, 189 x 198 cm
© Centre Pompidou, Mnam-Cci/Dist. GrandPalaisRmn




