
La visite amoureuse de... Jean-Philippe Delhomme
Jean-Philippe Delhomme (né en 1959) a longtemps été l’un des plus fins observateurs de notre époque. Par le dessin, l’illustration et l’écriture, il a su saisir avec une précision teintée d’ironie les manières d’habiter, de paraître, de consommer. Ses personnages, ses intérieurs, ses scènes d’art, de mode ou de vie urbaine composent une chronique élégante des formes sociales contemporaines.
Diplômé de l’École nationale supérieure des arts décoratifs en 1985, il s’est d’abord fait connaître par un dessin immédiatement reconnaissable, à la fois synthétique, mondain et ironique, publié pendant plus de trente ans dans la presse internationale. Ses collaborations avec de grands magazines (The New Yorker, GQ), comme ses livres illustrés — de Le Drame de la déco à The Unknown Hipster Diaries — ont imposé une manière singulière de regarder les comportements, les décors et les signes sociaux de son époque.
Jean-Philippe Delhomme s’est d’abord fait connaître par un dessin immédiatement reconnaissable, à la fois synthétique, mondain et ironique, publié pendant plus de trente ans dans la presse internationale.
Depuis plusieurs années, c’est par la peinture que cet art de l’observation se poursuit. Face au paysage, à la nature morte ou au portrait, Delhomme travaille d’après nature, sans passer par la photographie, dans une relation directe au sujet et au temps de la séance.
Amoureux de « Beaubourg », lieu qu'il fréquente assidument « depuis quasi l'ouverture », l'artiste prépare ces jours-ci un nouveau livre qui rassemble une sélection de peintures (natures mortes, portraits, vues d'atelier), ainsi qu'une exposition de ses toiles à la galerie Perrotin de Shanghai (du 4 septembre au 23 octobre 2026). Il a passé un moment de bonheur dans l’exposition « Matisse, 1941-1954 » au Grand Palais et nous confie ses coups de cœur.
« Je suis toujours étonné de voir des œuvres de Matisse ; à chaque fois, il y a quelque chose de nouveau ! Plus qu’un monument, un terme qui a quelque chose d’écrasant, je dirais plutôt que Matisse est comme une source ; une source de peinture. Il y a chez lui cet usage extraordinaire de la couleur. Matisse, c’est véritablement une célébration de la couleur, comme un matin ensoleillé permanent. Cette liberté des couleurs, on peut la retrouver chez David Hockney, qui est aussi un peintre qui compte beaucoup pour moi. En observant le travail de ces peintres, on comprend que l’on peut utiliser la couleur comme on veut, qu’il n’y a pas de règle, et cela est très libérateur. Il y a des artistes qui découragent de peindre ; je dirais que Matisse encourage à peindre — pas à l’imiter bien sûr, mais il transmet un désir de peindre.
Il y a des artistes qui découragent de peindre ; je dirais que Matisse encourage à peindre — pas à l’imiter bien sûr, mais il transmet un désir de peindre.
Jean-Phlippe Delhomme
Si Matisse m’inspire, c’est parce qu’il arrive à construire une œuvre complète en peignant ce qui est autour de lui, dans son atelier, une pratique que j’ai moi aussi. Matisse, comme Hockney ou Manet, sont des artistes qui n’ont pas besoin de grands sujets, ou de justifications quant à leurs choix de sujets, et j’aime cette idée. Car ce qui me plaît dans la peinture, ce n’est pas la narration, c’est plutôt une sorte de présence au monde.
J’ai vu de nombreuses expositions Matisse, même celle qui fut brièvement montrée au Centre Pompidou juste avant le confinement de la période covid, en 2020 (« Matisse, comme un roman »). Je l’avais beaucoup aimée ; elle était peut-être plus hantée, plus complexe aussi que l’actuelle, qui est une sorte de superbe « playlist heureuse » de Matisse. Au début de cette nouvelle exposition, il y a La Blouse roumaine, qui est un peu une sorte de « tube » de Matisse — comme si on avait d’abord mis le plus grand tube pour pouvoir ensuite regarder les choses de manière plus détaillée… C’est une œuvre que j’aime beaucoup et que j’ai d’ailleurs reproduite dans l’une de mes toiles.
Au début de l'exposition, il y a La Blouse roumaine, qui est un peu une sorte de « tube » de Matisse — comme si on avait d’abord mis le plus grand tube pour pouvoir ensuite regarder les choses de manière plus détaillée.
Jean-Philippe Delhomme
Ce qui est extraordinaire dans cette exposition, ce sont les grands papiers découpés. À l’époque où il les réalise, Matisse a plus de 80 ans. Il a été malade, et pourtant il y a une vitalité folle et il continue à inventer, tout comme il s’est réinventé de manière spectaculaire plusieurs fois au cours de sa vie. J’ai beaucoup aimé les deux grands papiers découpés bleus, dont Polynésie, la mer, tellement grands qu’on a du mal à les voir pleinement : il faut un peu de temps pour les métaboliser… J’ai aussi été très impressionné par tout son travail pour la chapelle de Vence. J’étais allé voir, enfant, cette chapelle, et j’y suis retourné l’année dernière… C’était plus petit que dans mon souvenir ! Et plus modeste aussi. Les couleurs y sont splendides et, évidemment, la lumière est fabuleuse. Certaines des chasubles conçues par Matisse dans le cadre de la chapelle de Vence sont présentées dans l’expo, et cela m’a vraiment émerveillé, car ce sont de vrais tableaux. Et pourtant, qu’est-ce qui est plus ennuyeux qu’une chasuble ? C’est un sujet vraiment ingrat, et pourtant traité par l’artiste d’une manière fantaisiste, très joyeuse.
J’ai adoré évidemment la série Jazz, qui est toujours extraordinaire, à voir même si très connue. Avec le temps, ce sont les plus abstraites ou les plus graphiques qui m’enthousiasment le plus, comme Le Cœur. Et puis les maquettes originales du livre, présentées en vitrine, sont très touchantes. On sent le grain, la main de l’artiste, il y a la vraie couleur de la gouache, et même de petits accidents… Des choses très sensibles, presque imperceptibles. Il y a aussi les revues pour lesquelles Matisse a dessiné des couvertures, comme Verve, c'est peut-être même ce qui m’a le plus enthousiasmé. Ça pourrait presque passer inaperçu, car à l’origine ce travail est conçu pour être imprimé puis diffusé, cela reste modeste, et pourtant.
Matisse, ce sont des prodiges, on ne sait pas d’où ça vient, quelque chose surgit — c’est une sorte de miracle.
Jean-Philippe Delhomme
Récemment, j’ai peint des couvertures de Verve sur certaines de mes toiles. J’ai retrouvé un exemplaire original de cette revue dans les affaires de mon père… C’était très émouvant. Matisse, ce sont des prodiges, on ne sait pas d’où ça vient, quelque chose surgit — c’est une sorte de miracle. On ressort de cette exposition dans une sorte de lumière intérieure, de couleur, d’esprit. C'est un peu le symbole d’une « peinture heureuse », qui aujourd'hui encore continue à irradier. ◼
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Portrait de Jean-Philippe Delhomme
© Delphine Chanet
Jean-Philippe Delhomme, Yellow flowers and Matisse book (2023)
© Jean-Philippe Delhomme
Huile sur toile
Courtesy Galerie Perrotin
Henri Matisse, La Blouse roumaine, 1940
Huile sur toile, 92 x 73 x 2,5 cm
© Centre Pompidou, Mnam-Cci/Dist. GrandPalaisRmn
Henri Matisse, livre Jazz, planche Le Cœur, juillet 1946
Papiers gouachés, découpés et collés sur papier marouflé sur toile, 44,5 x 67,3 cm
© Centre Pompidou, Mnam-Cci/Dist. GrandPalaisRmn







