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Chez Alain Gomis, un cinéma des circulations

Pour Alain Gomis, le cinéma est d’abord une affaire de rencontre : avec des visages, des voix, des récits trop souvent rendus invisibles. À l’occasion de la rétrospective que lui consacre le Centre Pompidou, le cinéaste franco-sénégalais et lauréat d'un Jean Vigo d’honneur revient sur son rapport à l’identité, à la transmission et à cette possibilité qu’offrent les films de se reconnaître dans l’autre.

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Paris, avenue Jean-Jaurès, 19arrondissement. Sur la terrasse d’un café ordinaire au pied de la Petite Ceinture, cette voie ferrée datant du 19siècle, Alain Gomis commande un allongé. Rien de spectaculaire dans son arrivée. Il prévient d’ailleurs, dans un sourire presque gêné, qu’il parle peu de lui. Ou pas volontiers. Comme si le « moi » devait rester un territoire prudent, approché par détours. Relativement méconnu du grand public, Alain Gomis est pourtant une voix qui compte dans le cinéma français actuel. Le jour de notre rencontre, il décrochera d’ailleurs le prix Jean Vigo d’honneur, attribué pour l’ensemble de son œuvre (il lui sera remis début juillet).

 

Chez Alain Gomis, l’identité n’est jamais un drapeau que l’on brandit, plutôt une circulation. Il se définit par les films, les voix, les lieux traversés. Au fil d’une œuvre composée à ce jour de six longs métrages, habités par les corps d’acteurs et d’actrices professionnel·les et non professionnel·les, il met en scène les récits invisibilisés de l’histoire récente. Avec Dao (2026), véritable immersion cinématographique entre réalité et fiction (en compétition au dernier festival de Berlin), il poursuit le geste entamé dans Rewind and Play (2022). Au gré des rythmes jazz, il ne cesse de déconstruire la fabrication du cinéma en la révélant, intégrant notamment des images de casting dans le film même.

 

Avec le centre Yennenga, le réalisateur compte ainsi rendre les moyens artistiques et politiques du cinéma aux artistes d’Afrique de l’Ouest.

 

Né à Paris en 1972, d’un père sénégalais et bissau-guinéen, et d’une mère française, le cinéaste a construit une œuvre qui refuse les assignations trop simples. Un cinéma qui cherche moins à expliquer le monde qu’à rendre possible une rencontre. Créer le centre Yennenga, premier pôle culturel dédié au cinéma au Sénégal, à Dakar, en 2018, est un autre moyen de provoquer la possibilité de la rencontre : accepter d’être déplacé par l’autre, sans chercher à le réduire à des présupposés. Le réalisateur compte ainsi rendre les moyens artistiques et politiques du cinéma aux artistes d’Afrique de l’Ouest autant qu’aux habitant·es des quartiers du lieu.

 

À l’occasion de sa rétrospective au Centre Pompidou, parmi une sélection de films qui lui importent aujourd’hui, le cinéaste partage plusieurs courts et longs métrages réalisés au centre Yennenga, révélant ainsi des récits et des regards inédits en Europe.

Pierre Malherbet — On parle souvent de vous comme d’un homme de l’entre-deux : entre deux cultures, entre documentaire et fiction, entre la France et le Sénégal…

 

Alain Gomis — Plus j’avance, plus cette assignation me semble étrange. On découpe les êtres en plusieurs parties, comme s’il fallait choisir, faire allégeance à un côté plutôt qu’à un autre. Or il me paraît naturel d’être constitué de plusieurs influences, de plusieurs cultures, de plusieurs natures. Ces dualités ne sont un problème que si on nous demande de les opposer. Sinon, elles dialoguent. Être entre plusieurs pays ou plusieurs histoires, c’est très répandu, ce n’est pas être plusieurs personnes. C’est être une même personne riche de plusieurs ancrages.

 

Être entre plusieurs pays ou plusieurs histoires, c'est très répandu, ce n’est pas être plusieurs personnes. C’est être une même personne riche de plusieurs ancrages.

Alain Gomis

 

Le cinéma vous a-t-il aidé à habiter cette pluralité ?

 

Alain Gomis — Le cinéma fait appel à quelque chose d’intérieur, de commun. On peut être ému par des personnages qui, en apparence, n’ont rien à voir avec nous : ni la même nationalité, ni le même genre, ni la même histoire. Et pourtant… Soudain, quelque chose se reconnaît. Ma rencontre avec le cinéma, ç’a été la surprise de me dire « c’est moi », devant un personnage qui m’était très éloigné. Cette possibilité de faire communauté profonde est essentielle à mes yeux.

 

Le film qui a provoqué cette révélation, c’est Gosses de Tokyo de Yasujirō Ozu (réalisé en 1932, ndlr). Je l’ai vu avec l’école, en banlieue parisienne. Un film muet, en noir et blanc, où deux enfants de la banlieue de Tokyo découvrent leur père sous un jour nouveau : plus seulement comme l’autorité de la maison, mais comme un homme social, déférent devant son patron. Ce qu’ils vivaient, je le vivais avec eux. J’ai été surpris de me voir dans ce film. Mais c’était fondateur : le cinéma comme lieu où l’on se rencontre soi-même. Le lieu d'une intimité commune, au-delà ou en deçà de nos contextes. 

Cette expérience nourrit-elle votre engagement dans la transmission, notamment auprès des plus jeunes ?

 

Alain Gomis —  Bien sûr. Je ne me force pas : j’y prends un réel plaisir, et je reçois énormément. La première fois que je me suis retrouvé dans une situation d’enseignement — même si je n’aime pas beaucoup ce mot — j’ai eu l’impression d’apprendre plus que de transmettre.

 

C’est d’ailleurs comme ça qu’est né le centre Yennenga, à Dakar. Beaucoup de jeunes sont venus me demander des conseils. Moi, j’avais très envie d’entendre leurs voix : elles me paraissent nécessaires. Que ce soit au Sénégal, en France ou ailleurs, j’ai besoin d’entendre des voix qui soient le moins déformées possible, les plus directes, qui trouvent leur propre forme et puissent enrichir une sorte de « je/nous ».

 

Nos voix sont étouffées : celles des gens autour de moi, mais cela vaut partout. On est tous confrontés à une image dans laquelle on se reconnaît peu. Quand la télévision vient filmer votre quartier, vous le reconnaissez rarement. Être considéré comme minoritaire fait peut-être que l'on ressent tout ça plus intensément, mais c'est bien plus large.

 

Que ce soit au Sénégal, en France ou ailleurs, j’ai besoin d’entendre des voix qui soient le moins déformées possible, les plus directes, qui trouvent leur propre forme et puissent enrichir une sorte de « je/nous ». Nos voix sont étouffées : celles des gens autour de moi, mais cela vaut partout.

Alain Gomis

 

Cela concerne la fabrication du cinéma aussi bien sûr. Lors d’une rencontre, on arrive souvent avec une idée préconçue, avec nos préjugés. On veut faire advenir quelque chose, qui a déjà une forme dans notre esprit. C’est vrai dans les médias, dans le documentaire, mais plus encore dans la fiction. On en vient alors à déformer la rencontre. D'autant que l'on obéit souvent à des formats qui nous sont imposés.

 

Ce qui m’intéresse, c’est d’essayer d’y échapper : laisser à l’autre son entièreté, accepter que la rencontre elle-même définisse sa forme. Je ne prétends pas y arriver. Peu à peu, j’essaye de renoncer à mes attentes, pour être capable d’écouter. Nous vivons un moment où la possibilité de se reconnaître dans l’autre, dans un rapport d’égalité, est très compromise. Le cinéma, comme la musique, peut pourtant provoquer cela : un endroit où l’on enlève les armures, pour se voir.

 

Nous vivons un moment où la possibilité de se reconnaître dans l’autre, dans un rapport d’égalité, est très compromise. Le cinéma, comme la musique, peut pourtant provoquer cela : un endroit où l’on enlève les armures, pour se voir.

Alain Gomis

Vous semblez inquiet pour le présent…

 

Alain Gomis — Oui, je suis inquiet pour le présent plus que pour l’avenir. Par exemple, quand je suis en France, j’ai souvent l’impression que les choses n’avancent pas. Dans beaucoup de lieux culturels, de médias ou de sociétés de production, on voit des personnes noires, arabes, asiatiques à la sécurité, à l’accueil, au ménage. Mais dès qu’on monte dans les étages, elles disparaissent. Ce que je vois aujourd’hui ressemble beaucoup à ce que je voyais quand j’avais 25 ans. Les discours ont changé, mais la réalité demeure. Cela dit quelque chose d’une société qui ne va pas bien, qui se ment, qui est violente.

 

C’est aussi la question des représentations à l’écran. Ce qui est vrai à l’écran est vrai dans n’importe quel bureau, dans n’importe quelle structure. La France est très en retard par rapport à ses prétentions, par rapport à sa capacité à laisser exister ce pays tel qu’il est.

 

Qu’on se demande encore ce qu’est l’identité française, c’est incroyable ! L’identité d’un pays, qu’est-ce que c’est, sinon la photographie d’un moment donné ? Si l’on veut savoir ce qu’est Paris aujourd’hui, il suffit d’ouvrir les yeux. C’est cela, Paris. Pas ce que l’on voudrait que ce soit. Et si cela n’est pas ce qu’on voit sur les photos, c’est bien que l’effacement a été organisé. Effectivement la rencontre est prévue, selon des termes prédéfinis, avec des attendus délimités.

 

L’identité d’un pays, qu’est-ce que c’est, sinon la photographie d’un moment donné ? Si l’on veut savoir ce qu’est Paris aujourd’hui, il suffit d’ouvrir les yeux.

Alain Gomis

 

Vous parlez aussi d’un besoin d’exister par l’image…

 

Alain Gomis — Quand j’ai commencé à faire des ateliers au Sénégal, j’ai rencontré des jeunes qui avaient grandi sans salles de cinéma, sans accès évident au cinéma, et qui pourtant voulaient faire des films. Comme s’il y avait un besoin très profond d’exister, de se voir, de se raconter, de filmer.

 

C'est bien que cela dépasse la question des minorités. Il s’agit d’être, là aussi, dans sa valeur, sa nature véritable, ressentie comme telle, et « parler » depuis cet endroit, à sa voisine, à son voisin, comme au reste du monde. Il s’agit de se donner le droit d’être un centre. 

 

Vous refusez l’idée d’un geste moral ou charitable envers l’autre.

 

Alain Gomis — Oui, parce que ce n’est pas une bonne action. Il ne s’agit pas d’accepter l’autre comme un effort de vertu. En diminuant l’autre, on se diminue soi-même. On se prive de ce dont elle, ou il, pourrait nous nourrir. Dans le cas de rapports de domination, si on considère qu’accueillir l’autre est une obligation morale, on ne reconnaît pas que la place du dominant n’est pas naturelle, mais construite. On entérine cette place en se posant en surplomb, et on finit par poser des limites.

 

En diminuant l’autre, on se diminue soi-même.

Alain Gomis

 

Il faut agir sur les structures, sur ce que l’on considère comme neutre, naturel, central. Nettoyer les regards, déconstruire la grammaire, les formats, porteurs de ces rapports soi-disant neutres.

 

Qui est le « zéro » ? Qu’est-ce qui est considéré comme la norme ? Ces hiérarchies construites, entre autres par le cinéma, il faut donc les remettre en cause et accepter que chaque point de l’univers est un centre. Faire du cinéma pourrait être une tentative de se revoir, se re-toucher, se reconnaître, se réunir... dans des différences, qui évidemment se valent.

 

On va y arriver, mais il faut y aller pour les bonnes raisons : non pas parce qu’on pense faire quelque chose de bien, mais parce que c’est nécessaire, et que ça nous fait du bien. ◼