
Brognon Rollin, le temps à l’épreuve
C’est l’une des plus prestigieuses distinctions de l’art contemporain en France. Depuis 2000, le prix Marcel Duchamp récompense chaque année un ou une artiste en milieu de carrière, à la fois pour la qualité et l’ambition de son œuvre, mais aussi pour sa capacité à résonner avec notre époque. Créé par l’Adiaf, le prix a depuis sa création couronné des figures désormais bien connues telles que Dominique Gonzalez-Foerster, Clément Cogitore, Tatiana Trouvé ou encore Xie Lei l’an passé, toutes choisies parmi un panel de quatre artistes ou duos.
Chaque année, tous·tes les finalistes sont invité·es à exposer leur travail à l’automne. Jusqu’alors tenue dans le Centre Pompidou, la traditionnelle exposition du prix investit depuis l’an passé les salles du Musée d’art moderne de Paris. Le nom du ou de la lauréat·e de l’année sera dévoilé le jeudi 22 octobre au soir, en plein cœur de la semaine de l’art à Paris. Pour la 26e édition du prix Marcel Duchamp, on y découvre notamment le projet inédit de Brognon Rollin, le duo formé par Stéphanie Rollin et David Brognon. Rencontre.
Comment présenteriez-vous votre pratique ?
David Brognon — Nous travaillons en duo depuis vingt ans. Beaucoup de commissaires nous décrivent comme des conceptuels humanistes et engagés, puisque le maître étalon de notre travail, c’est toujours l’humain dans sa fragilité. Notre panel de médiums est assez vaste, de la photographie au film, en passant par l’installation, le ready-made et la performance : chez nous, c’est toujours le sujet qui définit la forme et la technique.
Stéphanie Rollin — Nous sommes des artistes de terrain. On a besoin d’aller au contact des gens pour comprendre des situations et les traduire. Les humains apparaissent très rarement dans nos expositions, mais ils sont toujours là par centaines, voire par milliers, à chuchoter à travers nos œuvres.
Notre panel de médiums est assez vaste, de la photographie au film, en passant par l’installation, le ready-made et la performance : chez nous, c’est toujours le sujet qui définit la forme et la technique.
Le duo Brognon Rollin
Quels sont vos parcours respectifs ?
Stéphanie Rollin — Après avoir fait une école d’art à Londres, j’ai commencé par travailler au Mudam à Luxembourg avant son ouverture. C’est là-bas que j’ai rencontré David, alors régisseur des collections. Il était artiste autodidacte, graffeur, toujours en train de faire plein de choses, alors que j’étais moi-même perdue dans la théorie. Travailler avec lui m’a remise dans une dynamique d’action créative que j’avais perdue. Fin 2007, nous avons exposé une œuvre que nous avons cosignée et qui est entrée dans la collection du Frac Poitou-Charentes, actant le début de notre duo.
David Brognon — Lorsqu’on a commencé à collaborer, on travaillait encore au Mudam tous les jours, donc ça se passait beaucoup le soir, les week-ends et pendant les congés. Nous avions dès le départ un rythme assez intense. Puis nous avons quitté le Mudam pour nous consacrer à plein temps à notre pratique. Il fallait partir et prendre ce risque.
La question du temps est centrale dans votre travail. Comment est-elle devenue un fil rouge de vos œuvres ?
Stéphanie Rollin — Les personnes autour desquelles nous avons travaillé nous ont rappelé que la perception du temps est très différente en fonction de qui on est et de ce qu’on vit. Selon que l’on est un détenu en prison, quelqu’un qui cherche de l’héroïne toute la journée ou une personne atteinte d’une maladie incurable, par exemple… Lorsque nous avons travaillé avec les employé·es tout juste licencié·es de l’usine Caterpillar en Belgique, le temps était compté pour eux, qui avaient enregistré l’heure, à la minute près, à laquelle on leur avait annoncé la fermeture de leur usine. Ces horloges s’étaient arrêtées et nous en avons fait une œuvre.
Comment menez-vous ce travail de terrain central dans votre pratique ?
David Brognon — C’est souvent moi qui vais à la rencontre des personnes et la première chose, lorsqu’on aborde des sujets sensibles comme la détention, l’addiction ou la maladie, c’est de ne pas avoir peur. L’attention à l’autre est d’ailleurs assez pure, car motivée par la volonté de créer quelque chose en commun. Un autre élément essentiel pour nous, c’est d’impliquer ces personnes dans le projet pour créer du lien. À partir du moment où l’artiste ne se positionne pas comme celui qui crée, mais plutôt comme une courroie de transmission entre une situation et un public, cela désacralise son rôle et facilite les échanges.
Quel est votre projet pour le prix Marcel Duchamp 2026 ?
David Brognon — Depuis 2022, nous collectionnons les jetons de sobriété que l’on donne, dans les groupes de parole, aux personnes souffrant d’addiction pour marquer les étapes de leur abstinence. Souvent, ces objets se revendent aux enchères ou sur des forums lorsque leurs propriétaires s’en débarrassent parce qu’ils ont craqué, ou parce qu’ils sont passés à une étape supérieure et ont besoin d’argent. Chaque jeton est donc porteur d’une histoire, mais aussi d’une temporalité — le temps vécu, gagné, subi…
Stéphanie Rollin — La somme temporelle de nos jetons s’élève à 5 376 ans, je crois. Ces médailles sont chargées de courage, de volonté, mais aussi de fragilité. Elles nous rappellent que, sur le chemin de la réussite, il y a très souvent des rechutes, des bouts d’échecs qui deviennent quand même des accomplissements. Nous avons réalisé une installation autour de notre collection de jetons, présentés dans quatre machines à sous. On a reprogrammé leurs pousse-pièces pour qu’ils opèrent à différentes fréquences, d’une minute à douze heures. Le râteau fonctionne, mais les jetons ne bougent pas. On se trouve dans un moment suspendu, et pourtant on s’attend à ce que ça bouge à tout instant.
David Brognon — En plus des machines, nous avons accroché trois appliques lumineuses qui sont connectées en temps réel à une femme, Kate, sobre depuis huit ans. Via une application, elle active en direct la luminosité et l’intensité des lampes au gré des émotions qu’elle ressent dans son combat pour la sobriété. C’est elle qui nous parle en temps réel dans l’exposition. ◼
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Vue de l'exposition
Photo © Romain Darnaud
Portrait du duo Stéphanie Rollin et David Brognon
© Paris Musées / Guillaume Blot




