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Laura Henno, filmer les marges

Nommée au prix Marcel Duchamp 2026, Laura Henno développe une pratique à la croisée de la photographie et du cinéma, attentive aux territoires de marge et aux formes de résistance qui s’y inventent. Pour cette édition, l’artiste présente une installation vidéo immersive tournée à Slab City, dans le désert californien, où elle suit plusieurs habitants et interroge, à travers leurs trajectoires, l’isolement, la communauté et les effets de la présence militaire américaine. Rencontre.

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C’est l’une des plus prestigieuses distinctions de l’art contemporain en France. Depuis 2000, le prix Marcel Duchamp récompense chaque année un ou une artiste en milieu de carrière, à la fois pour la qualité et l’ambition de son œuvre, mais aussi pour sa capacité à résonner avec notre époque. Créé par l’Adiaf, le prix a depuis sa création couronné des figures désormais bien connues telles que Dominique Gonzalez-Foerster, Clément Cogitore, Tatiana Trouvé ou encore Xie Lei l’an passé, toutes choisies parmi un panel de quatre artistes ou duos. Le nom du ou de la lauréat·e de l’année sera dévoilé le jeudi 22 octobre au soir, en plein cœur de la semaine de l’art à Paris.

 

Chaque année, tous·tes les finalistes sont invité·es à exposer leur travail à l’automne. Jusqu’alors tenue dans le Centre Pompidou, la traditionnelle exposition du prix investit depuis l’an passé les salles du musée d’Art moderne de Paris. Pour la 26e édition du prix Marcel Duchamp, on y découvre notamment le projet inédit de la vidéaste Laura Henno. Rencontre.

Comment présenteriez-vous votre pratique ?
Laura Henno — J’ai une pratique avant tout photographique, qui s’est de plus en plus dirigée vers le cinéma, chaque projet faisant dialoguer les deux médiums à travers des tirages, des courts métrages et des installations. Mon travail s’inscrit dans le réel en abordant des thématiques géopolitiques contemporaines à travers une approche très plastique et sensorielle. Depuis 2009, je travaille beaucoup sur les espaces migratoires comme Calais, puis les Comores et Mayotte, et sur la façon dont la frontière française s’est créée au sein de l’archipel. Je m’intéresse aux formes de résistance qui découlent de situations géopolitiques et peuvent prendre place au sein de l’espace naturel.

 

Quel est votre parcours ?
Laura Henno — À ma sortie du Fresnoy, j’ai développé une pratique purement photographique, toujours à la chambre, avec beaucoup de rigueur et de fixité, mais toujours très influencée par le cinéma. J’ai donc travaillé la narration, la fiction et la mise en scène dès mes débuts. À partir de 2012-2013, j’ai ressenti la nécessité de filmer : j’avais besoin de la parole, du son et d’un autre rapport à l’image. Accéder à des outils de cinéma et à de nouveaux appareils m’a également apporté un autre rapport au corps, au mouvement et à la fluidité. Je trouve sans doute davantage mon équilibre aujourd’hui en film qu’en photographie, mais la seconde me permet toujours, un peu comme une matière première, d’identifier et de repérer.

 

Comment vous immergez-vous dans les territoires que vous filmez ?
Laura Henno — Mes projets s’inscrivent vraiment dans le long terme, car ils prennent pour sujet des territoires complexes à comprendre et à restituer. Pour chaque projet, je commence par rencontrer quelqu’un issu du milieu que je vais photographier et filmer, et qui va former le lien humain et social entre moi et ses habitants.

 

En 2016, j’ai commencé à travailler sur Slab City, un lieu de campement dans le désert californien abritant notamment une ancienne base militaire et de nombreux nomades. J’ai voulu comprendre comment, dans un espace à la marge, ces populations font communauté, se réinventent, trouvent une autre façon de résister et mettent tout en œuvre pour garder la tête hors de l’eau. Il y a évidemment de gros problèmes d’addiction, de violence, d’armes, mais j’ai cherché à montrer une autre facette de ce lieu où j’ai vécu chaque année plusieurs mois, entre 2017 et 2024.

 

Mon travail s’inscrit dans le réel en abordant des thématiques géopolitiques contemporaines à travers une approche très plastique et sensorielle.

Laura Henno

 

Pour ce faire, j’ai travaillé avec une assistante qui avait vécu dans des squats et avait déjà une sensibilité et une connaissance du lieu où l’on s’installait. Au-delà des clichés, j’ai accumulé deux cents heures de rushes avec de nombreuses pistes et des personnages différents.

 

Quel est votre projet pour le prix Marcel Duchamp 2026 ?
Laura Henno — Je présente un film de 46 minutes, diffusé sur trois écrans et doublé d’un dispositif sonore en cinq points pour provoquer une véritable immersion dans le paysage. Depuis cet espace un peu hors du monde, je voulais parler d’une population complètement stigmatisée, déclassée, et montrer son isolement, mais aussi sa capacité à vivre autrement aux portes de ce qui se joue au Moyen-Orient, en évoquant les ingérences militaires américaines.

 

Le film suit donc plusieurs personnes que j’ai rencontrées à Slab City, comme Tony, qui a façonné son campement comme un parc paysager avec des petits cailloux et des arbustes, le long de la clôture du centre d’entraînement de l’armée. Grâce à lui, j’ai pu pénétrer dans la base.

 

L’installation vidéo est l’une des deux finalités de mon expérience à Slab City, puisque je suis en train de réaliser, pour 2027, un long métrage qui comprendra d’autres éléments. Cette version sera monobande et conçue, cette fois-ci, pour être projetée dans les cinémas et les festivals. ◼