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« Matisse, le rêve absolu », ou la vie secrète de l'artiste en bande dessinée

Respectivement scénariste et dessinateur, Julie Birmant et Jörg Mailliet proposent avec leur bande dessinée Matisse, le rêve absolu un autre regard sur les dernières années de l'artiste. Sorti en début d’année à l'occasion de l'exposition « Matisse, 1941-1954 » au Grand Palais, leur ouvrage révèle un Matisse intime, entouré des femmes qui l'ont inspiré, et dont la joie picturale dissimule une profonde mélancolie. Julie Birmant et Jörg Mailliet commentent des planches choisies.

± 6 min

« Non ». C’est d’abord ce qu’a répondu la scénariste Julie Birmant lorsque la maison d’édition Les Arènes (en coproduction avec les Éditions du Centre Pompidou), lui a proposé d'écrire une bande dessinée sur la vie d'Henri Matisse. Après les albums à succès Pablo (2012-2015), puis Dalí (2023), consacrés à la jeunesse de ces artistes et réalisés avec Clément Oubrerie (Aya de Yopougon) le sujet lui semblait trop sage — presque trop attendu. 

 

Ses recherches lui font pourtant changer d'avis. Elle découvre alors qu'au crépuscule de sa vie, affaibli par la maladie, Matisse n’en est pas moins porté par une énergie créatrice inouïe : avec la technique nouvelle des papiers gouachés découpés, il réinvente jusqu'à sa manière de peindre. Derrière « cet art de la joie », Julie Birmant découvre aussi un homme habité par le tourment, dont la prouesse aura été de faire surgir de son pinceau l’harmonie et la lumière, malgré tout.

 

Derrière la figure du « maître », Julie Birmant fait aussi apparaître tout un monde de présences féminines, indispensables pour comprendre son œuvre.

 

Le projet prend réellement forme lorsqu’elle suggère le nom de Jörg Mailliet, dont elle dit avoir aimé le coup de crayon « à la Corto Maltese » dans La Disparition de Josef Mengele (2022, avec Olivier Guez). Le dessinateur accepte le défi. Aidés par la coloriste Sandra Desmazières, ils imaginent donc Matisse, le rêve absolu, une bande dessinée qui retrace avec sensibilité et profondeur les dernières années de création du peintre.

 

C’est sans doute ce qui rend l’album si singulier : derrière la figure du « maître », Julie Birmant fait aussi apparaître tout un monde de présences féminines, indispensables pour comprendre son œuvre. Pour elle, raconter un artiste masculin, que ce soit Pablo Picasso, Salvador Dalí ou Henri Matisse, c'est déplacer le regard : un peintre n’est jamais seul face à sa toile, mais pris dans tout un écosystème affectif, domestique et artistique. Autour de lui gravitent des femmes, épouse, fille, assistante, modèles, qui ne se réduisent jamais à des figures d’inspiration ou de désir. Elles regardent, influencent, travaillent au plus près du geste artistique. Se dessine alors une autre histoire du peintre et son œuvre. Revue de détails avec Julie Birmant et Jörg Mailliet. 

 


► Page 13 : la rencontre d'Amélie et Henri Matisse

Nous sommes au début de l’histoire entre Matisse et Amélie. Le peintre n'est pas encore reconnu. Cette scène de rendez-vous amoureux est décisive : Amélie choisit de le suivre, quitte sa famille, renonce à son train de vie bourgeois, travaille pour le soutenir, alors que lui abandonne son emploi et se donne un an pour réussir à vivre de la peinture. Que révèle ce moment de bascule ?

 

Julie Birmant — Ce qui me plaît, c’est le contraste entre leur apparence petite-bourgeoise et ce qu’ils sont au fond : des marginaux. Dans cette scène de rendez-vous galant, il y a aussi cette disproportion entre ce tableau très étrange (représentant un poisson éviscéré par un chat) et la réaction d’Amélie. C’est là que leur union se scelle : dans la marginalité, et dans le fait qu’elle ne remette absolument pas en cause son choix. Elle se dit : « D’accord, c’est ce tableau-là que tu adores. » C’est à ce moment précis qu’elle a envie de l’épouser. Cette chute de page devait montrer à la fois leur originalité et leur fantaisie.

 

Jörg Mailliet — J’aime particulièrement la dernière case, où Amélie a cette révélation : utiliser un aplat noir, avec seulement une partie de son visage qui regarde Henri Matisse, tout en laissant bien visible, à l’arrière-plan La Raie, de Chardin, que je ne voulais pas effacer de l’image.


► Page 51 : le prix du « rêve absolu » de Matisse

Ici, on aperçoit l’autre versant de leur histoire : après avoir travaillé pour faire vivre le foyer, élevé les enfants, été tour à tour son agent, sa comptable, son assistante, sa secrétaire, Amélie le quitte en 1939. Elle semble épuisée par cette vie entièrement organisée autour de Matisse, de son obsession de l’art, ce rêve absolu qui passe avant tout. Comment avez-vous voulu raconter ce moment de rupture ?

 

Jörg Mailliet — Je voulais que ce soit théâtral : une silhouette noire, dès le début déjà presque partie, dans un décor avec une chaise, exprimant le vide et l’absence. C’est plus fort que des cases avec beaucoup de décors. Et puis il y a son petit chien, une sorte de Milou, plus le couple s’engueule, plus le chien prend, lui aussi, ses distances. C’est une sorte de personnage, j’avais envie qu’il soit présent. On l’a d’ailleurs mis sur la couverture !

 

Je voulais que ce soit théâtral : une silhouette noire, dans un décor avec une chaise, exprimant le vide et l’absence. C’est plus fort que des cases avec beaucoup de décors.
Jörg Mailliet, dessinateur 

Julie Birmant — Matisse a tellement l’habitude qu’Amélie soit là qu’il ne peut pas concevoir, même devant l’évidence, qu’elle n’est plus là. Je trouve que ça raconte bien certains écueils des couples qui durent très longtemps : on ne peut pas imaginer une seconde qu’il puisse y avoir une rupture, ni que l’autre ait la liberté de partir à plus de soixante ans…


► Page 82 : des femmes au cœur de l'œuvre de Matisse

On découvre ici le personnage complexe de Lydia Délectorskaya, d’abord assistante de Matisse, puis modèle, collaboratrice indispensable… Avec elle, mais aussi avec Amélie ou Marguerite Matisse, sa fille, l’album montre des femmes qui ne sont pas seulement des modèles ou des muses, mais des présences actives. Comment avez-vous voulu raconter cette place centrale des femmes auprès de Matisse ?

 

Julie Birmant — Ces relations déjouent les a priori. Elles ne sont ni passionnelles, ni sexuelles ; elles se situent ailleurs. Ce qui m’intéressait, c’était cette double relation — avec Amélie, la première femme qui l’a soutenu, puis avec Lydia — et les regards de ces femmes sur le peintre. Loin d’être cantonnées aux rôles d’épouse ou d’assistante, elles influencent profondément Matisse. Lydia, qui l’aide à réaliser les papiers découpés et devient une présence indispensable dans l’atelier, illustre cela de façon évidente.

 

Dans mon travail, il y a toujours une planche où il est question de ce que cela fait d’être regardé, simplement regardé, sans arrière-pensée. 

Julie Birmant, scénariste

Cette page compte beaucoup pour moi parce qu’elle déjoue le poncif de la jolie femme désirée par le peintre. À ce moment-là, Matisse n’a pas encore rencontré Lydia. Puis, dans la page suivante, quand elle prend une pose nonchalante et tout d’un coup, c'est presque magique, il la voit réellement. Le geste de Lydia qui se coupe les cheveux, comme pour rompre avec son image de Slave typique, renforce cela. C’est un motif récurrent dans mon travail. Il y a toujours une planche où il est question de ce que cela fait d’être regardé, simplement regardé, sans arrière-pensée. Il y a presque une sacralité. Ce que Matisse veut, c’est le dessin, rien d’autre.

 

Jörg Mailliet — Sur les trois premières cases de cette page, il y a ce moucharabieh, inspiré d’un objet que j’avais vu dans son atelier, au musée Matisse, à Nice. On a l’impression qu’elle est cachée derrière lui, puis il commence à s’effacer, comme si les distances s’abolissaient. Une confiance se crée, la séparation disparaît, le temps de la pose : ils se rencontrent réellement. C’est une planche graphiquement assez simple, mais qui raconte beaucoup de choses. ◼

 

Matisse, le rêve absolu

 

 

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