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Secrets d'archi ► Les couleurs iconiques du Centre Pompidou

(Épisode 6/15) Avant de prendre ses emblématiques teintes pop, le Centre Pompidou a bien failli être doré et bleu, marron et même… tout jaune! Dans les années 1970, durant le chantier, la palette chromatique du bâtiment de Renzo Piano et Richard Rogers est l'objet de polémiques rocambolesques. Une véritable « bataille des couleurs » retracée dans une exposition à la Maison Pompidou, un tout nouveau lieu d'accueil des publics, logé le temps des travaux à Beaubourg dans l'ancien Atelier Brancusi. Retour sur une aventure hautes en couleurs.

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« Si Paris était une peinture, sa palette de couleurs serait plutôt sobre : le gris du zinc des toits, l’asphalte anthracite, le beige des pierres de taille des immeubles haussmanniens. Encore aujourd’hui, les tons francs du Centre Pompidou tranchent radicalement avec le reste des façades du quartier Beaubourg. Ces derniers renseignent sur leur fonction : le bleu pour la climatisation, le jaune pour l’électricité, le vert pour l’eau, le rouge pour les ascenseurs, le blanc pour l’exosquelette – autant qu’ils décorent.

 

Découvrez « La Bataille des couleurs » à la Maison Pompidou

 

À l'origine, le Centre Pompidou n’a pas été imaginé comme un paquebot bariolé : sa façade devait être un mur « tridimensionnel » recouvert d’écrans et de projections qui aurait animé le versant donnant sur la place. C’est le renoncement à ce projet initial qui a ouvert la porte à la couleur. Une épopée chromatique racontée dans l'exposition « La Bataille des couleurs », à découvrir à la Maison Pompidou ; photographies, maquettes, archives inédites…

 

À l’origine, le Centre Pompidou n’a pas été imaginé comme un paquebot bariolé : sa façade devait être un mur « tridimensionnel » recouvert d’écrans et de projections qui aurait animé le versant donnant sur la place. C’est le renoncement à ce projet initial qui a ouvert la porte à la couleur.

 

Le nuancier du Centre Pompidou doit beaucoup au peintre Jean Dewasne (1921–1999), figure centrale de l’abstraction constructive en France et très lié au monde de l’architecture. C’est lui qui convaincra Renzo Piano et Richard Rogers de mettre de la couleur sur leur bâtiment. Comment s’y est-il pris ? Il les invite dans son atelier du Marais où il avait repeint ses propres tuyaux en couleurs, ce qui ravira (et inspirera) ses invités. Jean Dewasne dans un entretien cité dans un article de la Bpi : « J’expliquais comment une nouvelle architecture de ce type devait être colorée et de couleurs pures. […] Ils ont décidé à l’unanimité de prendre cela comme modèle car le problème leur sembla soudain évident : le Centre Pompidou sera coloré. Ainsi, Beaubourg est devenu ma plus grande antisculpture. »

La couleur, un sujet politique

Quelques semaines après avoir validé personnellement le projet lauréat du Centre Pompidou, le cabinet du président Georges Pompidou fait parvenir une note à son ministre des Affaires culturelles (l'original est visible dans l'exposition). La maquette qu’on lui a présentée pour le futur Centre Pompidou étant blanche, Georges Pompidou souhaiterait qu’on mette à contribution quelques coloristes de renom.

 

Le Centre Pompidou rentrera alors pour quelques mois dans une étrange « bataille des couleurs », où s’affrontèrent artistes et décideurs politiques. Pompidou glisse d’abord quelques noms d’artistes appartenant au courant de l’Op Art : celui du Franco-Hongrois Victor Vasarely, du Vénézuélien Carlos Cruz-Diez ou de l’Israélien Yaacov Agam, à qui il vient de commander un décor pour l’antichambre des appartements privés du Palais de l’Élysée (aujourd’hui conservé dans la collection). Le président évoque aussi son goût pour la palette de Georges Braque, qu’il affectionne particulièrement : « Si donc on veut aller vers un duo marron et bleu, je suggère un marron et bleu clairs ou un gris bleu pâle dont on peut trouver le modèle dans les lithographies de Braque. »

 

 

Robert Bordaz, l’un des pères fondateurs du Centre Pompidou et le premier président de l’institution (1970–1977), témoigne des errements en la matière : « Dès la fin de 1971, je consultai un certain nombre d’artistes et notamment Vasarely : j’étais en effet convaincu que les architectes, si habiles soient-ils, ne sont pas nécessairement de bons coloristes. Vasarely voulut bien me suggérer d’adopter une charpente métallique or et bleu. Idée séduisante… mais coûteuse ! Idée qui au surplus ne recueillit l’accord ni des architectes ni des utilisateurs. Les architectes firent alors une proposition en jaune et en bleu... qui ne plut à personne. Vasarely indiqua alors qu’à défaut d’or on pourrait adopter l’argent ! C’était en fait revenir à la couleur du métal qui avait les faveurs de Pontus Hulten... mais pas des architectes. » (in Le Centre Pompidou – Une nouvelle culture, 1978).

Une solution simple signée Renzo Piano

Finalement, alors que les discussions patinaient, comme le raconte Claude Mollard dans son livre L’Épopée Beaubourg. De la genèse à l’ouverture, 1971–1978 (éditions du Centre Pompidou), c’est Renzo Piano qui sauvera tout le monde avec une solution simple : se limiter à des couleurs primaires et secondaires, chacune représentant une fonction comme dans un bâtiment industriel. C’est ainsi que Beaubourg prit ses couleurs actuelles, hommage discret aux travaux de Le Corbusier ou de Fernand Léger, et échappant à quelques coloris saugrenus !

 

C'est Renzo Piano qui sauvera tout le monde avec une solution simple : se limiter à des couleurs primaires et secondaires, chacune représentant une fonction comme dans un bâtiment industriel.

 

Aujourd’hui ce code couleur est toujours appliqué sur la façade mais aussi même aux endroits invisibles du public comme dans les sous-sols ou les chaufferies, et les transformateurs électriques sont peints avec soin. À bien y regarder, on peut pourtant remarquer quelques incohérences : la plus notable est la couleur blanche des tours de refroidissement sur le toit du Centre Pompidou. Elles devraient être bleues, car faisant partie du système de climatisation du bâtiment, mais c’était sans compter sur l’intervention de Valéry Giscard d’Estaing (décidément) qui ordonna qu’on repeigne ces éléments en blanc après son élection.

 

L’autre code couleur du Centre Pompidou : la signalétique

Moins connu mais tout aussi nécessaire : le graphiste Jean Widmer, le père du logo du Centre Pompidou, fut chargé de concevoir la première signalétique intérieure du bâtiment. Ils décident avec le coloriste Jacques Filacier d’attribuer une couleur pour chaque département : le vert pour la Bibliothèque publique d’information (Bpi), le bleu pour le Centre de création industrielle, le rouge pour le département des arts plastiques, le jaune pour l’administration et… violet pour l’Ircam (Institut de recherche et de coordination acoustique/musique). Jean Widmer se heurtera d’abord à un refus majeur de Pierre Boulez, à la tête de l’Ircam, qui jugeait cela « hideux et crépusculaire » et acceptera finalement une variante légèrement pourpre (après avoir suggéré un « gris métallisé Mercedes ») : de l’art de sortir d’un conflit sans fausse note ! ◼