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Médiation et jeunes publics : le Centre Pompidou, toujours pionnier

Dès son inauguration en 1977, le Centre Pompidou s’impose comme précurseur en matière de médiation culturelle, notamment avec les actions à destination des jeunes publics : enfants, adolescent·es, jeunes adultes. Tour d’horizon de cet héritage, que le programme Constellation et le Centre Pompidou Francilien, qui s’apprête à ouvrir, viennent prolonger tandis qu’en coulisses se prépare l’évolution de l’offre pour la réouverture en 2030.

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Au mitan des années 1970, le Centre Pompidou n’est pas encore ouvert — mais au stade de la préfiguration — qu’il innove déjà. Danièle Giraudy, historienne de l’art et conservatrice du patrimoine, dirige alors une petite équipe qui va inventer un nouveau lieu pour partager l’art avec les plus jeunes. Cela s’appellera « l’Atelier des enfants ». Elle se souvient : « C’est dans la ruche effervescente de nos premiers bureaux du boulevard de Sébastopol, entre le "trou des Halles" où Marco Ferreri tournait un western avec Michel Piccoli, et le "trou de Beaubourg" comme on disait alors, que s’inventait ce nouveau Centre. Le président Pompidou […] avait souhaité que l’on réunisse l’art moderne, la musique et les livres dans un lieu ouvert aux rencontres entre les artistes et le public. […] Il m’avait été proposé de rejoindre en 1973 l’équipe de trentenaires qui inventait Beaubourg sous l’autorité d’un président qui avait deux fois leur âge. »

 

J’ai inventé un nouveau système : les ateliers sensoriels ! On ne faisait pas une ennuyeuse visite commentée mais on entrait dans les œuvres par les cinq sens. Il y avait un atelier pour la vue, un pour l’ouïe, un pour le toucher, un pour l’odorat et un pour le goût. 

Danièle Giraudy, fondatrice de l’Atelier des enfants

 

À l’Atelier des enfants (situé de 1972 à 1976 rue des Francs-Bourgeois), l’approche de l’art moderne et contemporain se fait sensorielle et pratique — une médiation culturelle qui n’existe alors nulle part ailleurs, et qui sera reprise ensuite par de nombreux établissements. Danièle Giraudy : « J’ai inventé un nouveau système : les ateliers sensoriels ! On ne faisait pas une ennuyeuse visite commentée mais on entrait dans les œuvres par les cinq sens. Il y avait un atelier pour la vue, un pour l’ouïe, un pour le toucher, un pour l’odorat et un pour le goût. »

 

Une fois le Centre Pompidou ouvert, c’est sur mille m2, donnant sur la Piazza, que s’installe l’Atelier des enfants, dont le succès est immédiat.

 

Ainsi, les artistes Dorothée Selz et Boris Tissot proposaient de fabriquer des paysages en biscuits, que les jeunes participant·es pouvaient dévorer une fois l’atelier terminé. Pratiquant l’éducation aux médias et à l’information avant l’heure, l’Atelier des enfants permettait à ses publics de comprendre le rôle de la musique et du bruitage dans un film, grâce à un atelier audiovisuel — innovation majeure pour une institution culturelle à l’époque. Une fois le Centre Pompidou ouvert, c’est sur mille mètres carrés, donnant sur la Piazza, que s’installe l’Atelier des enfants, dont le succès est immédiat.

Les artistes sont au cœur de la médiation

Dès les origines, les artistes sont au cœur de la médiation : quand certain·es animent des ateliers, d’autres sont invité·es en résidence dans des établissements scolaires ou produisent des projets participatifs. Que ce soit dans les espaces spécifiquement adressés aux enfants ou au cœur du Musée national d’art moderne lui-même, les artistes sont directement associé·es à des projets pour les jeunes publics, comme l’ont fait Jean-Charles de Castelbajac ou encore Claude Closky, par exemple.

 

À contre-courant des autres musées qui montrent d’abord les œuvres puis proposent un exercice complémentaire, le Centre Pompidou prend très tôt le parti d’ouvrir par un atelier avant de poursuivre par la visite.

 

À contre-courant des autres musées qui montrent d’abord les œuvres puis proposent un exercice complémentaire, le Centre Pompidou prend très tôt le parti d’ouvrir par un atelier avant de poursuivre par la visite. Commencer par la pratique d’une activité artistique avant de découvrir les œuvres permet aux jeunes publics de développer un vocabulaire plastique et d’enrichir leur regard. Cheffe de projet médiation culturelle arrivée au Centre Pompidou en 1987, Isabelle Frantz-Marty précise : « En procédant de la sorte, l’enfant inverse : il n’a pas fait comme l’artiste, c’est l’artiste qui a fait comme lui. Habituellement, au Musée, on ne peut pas toucher, mais dans le cadre d’un atelier, c’est autorisé. L’enfant découvre : cette œuvre est en pierre ou en métal, elle a des courbes, des encoches… Et cette approche sensorielle perdure depuis l’ouverture. »

 

L’offre de médiation par tranches d’âge, un modèle qui fait école

En 1992, l’Atelier des enfants fait place à la Galerie des enfants, qui s’adresse à un public allant de 6 à 12 ans. Puis, le Centre Pompidou continue d’étendre son offre de médiation pour couvrir de plus larges tranches d’âge, avec l’ouverture, en 2010, du Studio 13/16 qui vise les ados (aujourd'hui accueilli à la Gaîté Lyrique). Cofondatrice de l’agence Voix/Publics, Maylis Nouvellon est sociologue de la culture, spécialiste des publics adolescents et jeunes adultes. Elle se rappelle : « C’était un lieu novateur, où l’on pouvait trouver de la documentation, participer à une activité proposée par l’artiste du moment, ou juste venir se poser ! Mais surtout, c’était un lieu ouvert sans rendez-vous fixe, avec une approche beaucoup plus fluide et plus adaptée aux publics adolescents. » Le Studio 13/16 entendait également renouveler leur intérêt, en montrant que les jeunes peuvent aimer les jeux vidéo, les mangas et venir au Musée. Maylis Nouvellon précise : « Aujourd’hui ça peut paraître évident de partir des pratiques créatives propres aux ados, mais ça ne l’était pas il y a 15 ans. »

 

Fin 2022, c’est la Station 0.2 qui ouvre ses portes pour accueillir les bébés jusqu’à l’âge de 2 ans. Cet espace participe à améliorer les conditions d’accueil des familles et vient compléter les actions à destination des plus jeunes. Selma Toprak-Denis, adjointe au directeur des publics et cheffe du service de la médiation indique : « Nous mettons en place des projets qui visent les tout-petits depuis déjà une vingtaine d’années, notamment à travers des résidences d’artistes hors les murs menées en crèche, en partenariat avec la Ville de Paris. »

 

Et demain ? Lors de sa réouverture en 2030, le Centre Pompidou dévoilera le Pôle Nouvelle génération sur deux niveaux. Cet espace s’adressera aux 0-12 ans et aux 12-20 ans. Il reprendra les fonctions de l’Atelier et de la Galerie des enfants, ainsi que du Studio 13/16 : faire une pause, se documenter ou jouer grâce aux collections ludiques de la Bibliothèque publique d'information (Bpi). Plus largement, la participation des publics sera renforcée à travers des ateliers plur​igénérationnels, rassemblant des enfants et des adultes. Associer les publics à la médiation, c’est aussi le choix qui a été fait pour préparer l’offre du Centre Pompidou Francilien qui ouvrira ses portes au printemps 2027 à Massy. Les habitant·es ont été consulté·es, notamment à travers des projets d’éducation artistique et culturelle qui se déploieront sur le temps long.

Des moyens au service de la démocratisation culturelle

Gratuité pour les groupes scolaires ou partenariats avec les établissements du Réseau d’éducation prioritaire (REP), le Centre Pompidou n’a jamais ménagé ses efforts pour aller au-devant des publics éloignés de la culture légitime, à l’image du programme « Viens avec nous au Centre Pompidou » qui incitait les enfants déjà venus avec l’école à revenir avec leur famille. Au printemps dernier, la Pompicyclette, « bulle de folie créative », posait sa béquille à la Gaîté Lyrique. Jusqu’en avril prochain, le festival ARtCHIPEL permet de (re)découvrir Alexander Calder et Max Ernst en région Centre-Val de Loire. Partout sur le territoire, la MaxiMalle, outil de médiation mobile, peut être déployée dans une salle de classe.

 

 

Mais tout cela a un coût que le Centre Pompidou assume en faisant le choix d’investir durablement dans sa politique à destination des jeunes publics. Dès les premières années, Danièle Giraudy se souvient : « Pouvoir construire un budget, embaucher et former cinquante personnes, quel bonheur ! Ça ne m’est plus jamais arrivé en cinquante ans de carrière… » Isabelle Frantz-Marty pose un constat lucide : « Comme partout, il y a des lourdeurs administratives, mais nous avons eu des moyens pour inventer, créer et toucher les publics. »

 

À la Galerie des enfants, nous invitons un ou une artiste à créer une production en grand format, tout en l’associant à la programmation. Je ne crois pas qu’il existe aujourd’hui d’autres lieux qui le fassent à cette échelle-là.

Selma Toprak-Denis, direction des publics

 

Cinquante ans après son ouverture, l’approche pionnière du Centre s’est largement diffusée dans le secteur culturel, et a été reprise dans d’autres institutions en France et dans le monde. Mais pour Selma Toprak-Denis, l’institution demeure, encore aujourd’hui, celle qui déploie le plus d’espace et de ressources pour le jeune public : « À la Galerie des enfants, nous invitons un ou une artiste à créer une production en grand format, tout en l’associant à la programmation. Je ne crois pas qu’il existe aujourd’hui d’autres lieux qui le fassent à cette échelle-là, et avec cette régularité-là. » ◼