
Secrets d'archi ► L'Ircam, mélodies en sous-sol
À l’origine, dans le programme du concours de 1971 sur lequel ont planché les architectes Renzo Piano et Richard Rogers, aucun espace n’était dévolu au futur Ircam. Le projet va naître de tractations menées par le président de la République Georges Pompidou pour faire revenir en France le compositeur Pierre Boulez, exilé volontaire en Allemagne suite à des différends ministériels. En avril 1965, l’intéressé déclarait ainsi dans la presse : « J'ai quitté Paris parce que, sur le plan de l’organisation de la vie musicale, l'imbécilité y est plus générale que partout ailleurs. » Ambiance.
En parallèle du processus de sélection du projet lauréat, Boulez est donc mis dans la boucle, le président lui promettant de lui donner les moyens de créer un laboratoire musical comme il n’en existe alors aucun au monde. C’est la condition pour que revienne à Paris le plus célèbre des compositeurs français modernes (spoiler alert : cela fonctionnera).
L'Ircam : mélodies en sous-sol
Quelques pistes non fructueuses sont évoquées : consacrer un plateau du Centre à l’Ircam ? Un désastre pour l’acoustique ! L’Ircam sous la Piazza ? Pas si facile ! Boris Hamzeian, chercheur et spécialiste de l'histoire du Centre Pompidou, revient sur le dilemme que rencontrent alors Renzo Piano et Richard Rogers : « C’est presque un piège pour les architectes, car ils ont vendu un projet flexible et modulaire. Mais en choisissant d’enfouir une partie de l’Ircam, le projet devient hypogée ! » Car Robert Bordaz, délégué pour la réalisation du Centre du plateau Beaubourg, soucieux de ménager de futures perspectives sur le bâtiment, a entrepris de détruire une ancienne école municipale à l’emplacement de l’actuelle place Stravinsky. Une solution se dessine : l’espace libéré sera un emplacement de choix pour y creuser le premier Ircam.
Le premier espace livré par l’agence Piano + Rogers est entièrement souterrain et achevé en octobre 1978. Bien occupés par le chantier du bâtiment principal, Renzo Piano et Richard Rogers confient à leur collaborateur Mike Davies le soin de superviser le projet et de l’adapter aux exigences de Pierre Boulez, qui s’avérera un maître d’ouvrage exigeant. Si l’architecture n’est pas exactement celle du bâtiment principal, on reconnaît quelques airs de famille : l’escalier qui descend est aligné avec la « Chenille » du Centre Pompidou et l’on retrouve des passerelles métalliques, des espaces modulaires et des couleurs franches. Les deux institutions sont également reliées par un tunnel souterrain.
La complexité de ce premier Ircam souterrain est d’être un espace mixte, qui doit en même temps accueillir des infrastructures de recherche (studios, laboratoires, bureaux de recherche, etc.) et des espaces d’accueil du public. L’Espace de projection (dit « l’Espro » pour passer pour un fin connaisseur) en est l’exemple le plus caractéristique : cette boîte acoustique géante, située à seize mètres sous terre, peut moduler son espace et être utilisée indifféremment pour des expériences en acoustique ou pour des concerts.
Vivre au sous-sol permet d’échapper aux nuisances de la ville, malgré un inconvénient majeur : des dizaines de badauds désorientés descendaient chaque jour les marches en pensant y trouver… une bouche du métro parisien ! Mais une fois les portes franchies, c'est un calme olympien, loin du bruit. Surtout dans la célèbre chambre anéchoïque. Cette gigantesque boîte sur ressorts, coupée du reste du bâtiment, dont l'ensemble des parois est recouvert de matériaux qui piègent le son, permet de goûter à un silence quasi absolu. Il y règne seulement un bruit résiduel de quinze décibels et… tous ceux produits par les corps des personnes qui s'y trouvent. Gargouillis et battements de cœur deviennent aussi assourdissants qu'un concert de métal.
Vivre au sous-sol permet d’échapper aux nuisances de la ville : il y règne un calme olympien, coupé du bruit.
La tour de bureaux « Piano », pour la direction, est ajoutée en juin 1990 par Renzo Piano (seul, cette fois). Elle contribue à donner de la visibilité à l’ensemble. L’iceberg Ircam se dote alors d’une partie émergée et est mieux identifié dans le paysage du quartier Saint-Merri.
Depuis, l'Institut n’a cessé de s’agrandir, avec la reconversion en 1996 par l’agence Canal (les frères Daniel et Patrick Rubin) de l’ancienne bibliothèque Jules-Ferry et des Bains-Douches adjacents. Ces anciens bâtiments municipaux cachent une décoration intérieure joyeuse et colorée, et accueillent désormais les activités de formation de l’Ircam.
Une architecture sonore
Depuis quelques années, François-Xavier Féron, chercheur au CNRS et à l’Ircam, mène « Ramho », un projet d’histoire orale consacré aux Trente Glorieuses de la recherche musicale en France. Il travaille à redécouvrir pionniers et pionnières méconnu·es, qui furent aussi ceux et celles qui travaillèrent avec les architectes pour définir l’architecture de l’Ircam. Il raconte : « En plus de Pierre Boulez, il y a une première génération qui a construit l’Ircam, ce sont des acousticiens, des chercheurs, des musiciens, des compositeurs, qui furent aussi les artisans discrets de ce bâtiment ! »
Rien n’a été laissé au hasard ! Cette équipe de jeunes chercheurs en acoustique et musique contemporaine a sillonné en 1973 les salles du monde entier, de Stockholm à New York, pour finaliser leur cahier des charges et créer le laboratoire de recherche le plus innovant du monde. L’organisation des 3 500 m2 en sous-sol découle d’une volonté de se tourner dès le début des années 1970 vers l’informatique. « Ce qui n’avait alors rien d’une évidence ! » commente François-Xavier Féron. L’ensemble des studios est alors connecté à un « lieu nodal » par des réseaux informationnels, qui peut aussi émettre dans l’ensemble des haut-parleurs de l’Ircam. Quelques mètres sous terre, dans les oreilles attentives des chercheurs de l’Ircam, résonnaient des voix et des sons de synthèse, crachés par l’ordinateur central après une nuit passée à calculer.
La collaboration avec les Californiens du Center for Computer Research in Music and Acoustics (CCRMA) était telle que l’on surnommait alors l’Ircam « Stanford-sur-Seine » ! Son architecture et sa conception si particulières demeurent le témoignage de l’effervescence de cette première décennie et d’un idéal de collaboration internationale. La musique, toujours, adoucit les murs. ◼
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Installation visuelle des artistes AROTIN & SERGHEI sur la façade de l'Ircam durant le festival ManiFeste, 2021
© Ircam - Centre Pompidou
Photo © Quentin Chevrier
Maquette de l’Ircam
© Ircam / RPBW
Photo © Sergio Grazia












